| 69 selfies flous dans un miroir fêlé [extraits]


Je me shoote au chagrin
des autres et du mien
J’élague les sanglots
et dégorge les peines
Je fais des confitures
de bourdons cafardeux
avec de vrais morceaux
de tristesse dedans
Je flaire le malheur
à plusieurs kilomètres
comme un requin le sang
qui pleure d’un blessé
J’ai besoin de ce fix
pour planer à travers
les plis de la journée
et les plaintes du soir
Je sens monter les larmes
comme une jouissance.

Quand je m’use les yeux
entre des murs aveugles
devant un écran bleu
en quête de bonheur
quand des amis me disent
avec mansuétude
qu’il est avantageux
de savoir où aller
quand moite je me cogne
aux miroirs de ma vie
pour qui c’est chaque jour
le jour des encombrants
quand des enfants sournois
lacèrent mon visage
parce que je souris
autrement que leurs pères
où œuvres-tu Seigneur
qui nous dit-on rachète
maquignon sans vergogne
tous les péchés du monde ?


Si cela ne suffit pas
j’ajouterai des oiseaux
et peut-être des anges
(l’acrylique sur toile
n’aime pas les mélanges)
dans un coin du tableau
et dans l’autre une étoile
ou plutôt un soleil
au-dessus d’une piscine
lascive et bleu Hockney
où mes deux baigneurs nus
parce qu’ils n’ignorent pas
que je peins le bonheur
nageraient cent longueurs
sans langueur.



Tu passes beaucoup d’heures, les meilleures de tes
jours et de tes nuits, devant un écran plat, petite
merveille technologique qui te bombarde de pixels. Il
t’offre les débats, les combats, les ébats, les fictions, les
romances, la plongée en apnée dans des histoires de
cul, les films de Cap d’Agde et d’épée de Damoclès
qui manquent si cruellement à ta vie sédentaire.
Excité, fasciné, hypnotisé, passif et prosterné, tu
t’endors sans prières devant ce dieu qui tremble. Et
tu te réveilles vide de ce que tu as vu. Pourtant tu
penses que parfois ton téléviseur voudrait te dire
quelque chose. Il ne trouve pas les images.


Le petit dieu de tes imperfections
peut dormir sur ses deux oreilles sourdes
Né avant-hier et de manière absurde
déjà on lui crée une religion
Son Panthéon draine des pèlerins
Loué soit-il pour ses fiers coups de reins
Priape et Pan avec leurs ventres ronds
époux puceaux boursouflés d’importance
bandent en chœur pour son omnipotence
Je l’ai prié D’autres le brûleront.

Cueillir le jour Courir les rues
Sauver la face Nager nu
Caresser l’air Vivre l’instant
Aimer l’ami Dormir l’amour
Ouvrir les mots Prendre parti
Chasser des souvenirs Voler
Braver les ordres Rester sobre
Brider les peurs Planter un arbre
Voir avec force Parler vrai
Se tenir droit Marcher sans but
Trembler sous la nuit Rire au vent
Mettre les fantômes au pas
Chérir les morts Fuir la Bêtise
Perdre son temps Trouver sa place
N’obliger personne Ne pas
Juger par l’écorce le cœur.


Ma grande sœur déconseillait
de soupirer contre le vent
de recueillir un chat l’hiver
et de pleurer l’estomac vide
Elle avait bien d’autres lubies
que sublimait son célibat
mais je ne vous les dirai pas
(ou bien dans un autre poème)
Sa maison était une ruine
et de nombreux corps de métier
s’y succédaient après journée
Elle offrait des bières et sa joie
aux ouvriers qui riaient fort
jusque bien tard dans son taudis
(je me souviens de leurs odeurs)
Un soir je l’y trouve endormie
dans un bain de mousse bleu pâle
(la porte n’était pas fermée)
À la hauteur de son nombril
flottait un luxueux sextoy
(je me rappelle sa couleur)
Quand j’ai voulu la réveiller
il a plongé comme un voleur.

| Un coeur lent [extraits]


aux polyamoureux

J’aime être étouffé par l’étreinte
d’une ville inconnue et par ses labyrinthes
quand tout sens de l’orientation
vacille et devient incertain
Enfant déjà, j’allais vers les fêtes foraines
pour leur Palais des glaces
et dans les parcs à thèmes
me perdre aux dédales de buis
Aujourd’hui encore
les tracés tortueux
comme les pistes fausses
me procurent un vertige
qui fait battre vite mon cœur
pourvu qu’il puisse errer du côté où il veut
Et je refuse les fils d’Ariane
et je titube cru
à raison ou à tort
vers les gueules concaves
d’aimables minotaures
Quant à mes méandres lascifs
oui : je préfère au lit
les polyamoureux
aux amoureux polis.


invention de l’oubli

Les arbres boivent la lumière
et l’eau du fleuve leur reflet
Avril met les bouchées doubles
C’est un bon mois pour t’oublier
prendre une distance polie
et ne plus me parler de toi
 
Ce printemps invente une langue
que je peux comprendre Il s’agit
de mettre à mal ma nostalgie
Je vais lancer ton souvenir
contre le miroir de mes jours
 
Et l’on verra bien qui se brise
.

cœur incomplet

On ne se dépêtre pas ainsi
en deux temps trois mouvements
et quelques tours de clé
de tout le cher passé
Ce serait trop facile
s’il suffisait de dire basta
de repeindre les murs
de couper les compteurs
et de fermer les portes
Il faut se lever tôt
reprendre à bras-le-corps
les pièces du puzzle
vider de vieux cartons
respirer leur poussière
parfois évacuer
d’une larme un cil mort
dans un battement de paupières
– les mains sont occupées – 
Le cœur n’affiche jamais complet.


chagrin

Tout ce qui s’égrène
le cœur d’une grenade
les grains de ta beauté
les chapelets soufis
les grappes de raisins
les pois écossés les groseilles
les blés dans les greniers
la grammaire des sabliers
le grésillement des bouliers
les engrenages gangrenés
la grande Garabagne
la grenouille grégaire
les granulés de bois
la grippe et la migraine
les points de suspension
les jours et les heures
les minutes et les secondes
tout ce qui s’égrène
me chagrine.


carnet de doutes

À quoi bon des certitudes
des carcans et des canevas ?
À quoi bon des plans de carrière
des almanachs, des échéances
des ultimatums sur l’amour
des embargos sur nos semblables ?
Et si nous construisions mais sans échafaudage
Et si nous écrivions dans nos carnets de doutes
à l’encre sympathique
Et si nous voyagions
avec l’instinct du cœur
et avec l’intuition
pour seules et solaires boussoles ?
Où nous allons, demain ne pèse
pas plus lourd qu’une haleine d’enfant
dans l’œil noir du cyclone.

cœur incomplet

On ne se dépêtre pas ainsi
en deux temps trois mouvements
et quelques tours de clé
de tout le cher passé
Ce serait trop facile
s’il suffisait de dire basta
de repeindre les murs
de couper les compteurs
et de fermer les portes
Il faut se lever tôt
reprendre à bras-le-corps
les pièces du puzzle
vider de vieux cartons
respirer leur poussière
parfois évacuer
d’une larme un cil mort
dans un battement de paupières
– les mains sont occupées – 
Le cœur n’affiche jamais complet.



contre l’abattement

Accorde-moi un dernier verre
de l’alcool fort de ta jeunesse
Après la guerre forcenée
et ma défaite accorde-moi
la pacification par la caresse fauve
de tes épaules et de ton torse offerts
Abonde
Luttons
Bande
contre l’abattement qui menace mes jours
l’arc blond de ta beauté.

| La Traversée des habitudes [extraits]



Sur la Batte, un matin qu’il neige doucement
je revois cet ami dont les cils ont blanchi
Il déprime il se plaint de tout et de sa vie
du chômage qui dure et des années qui passent
en noir et blanc, du sort de ses photographies
On est dans le chemin La foule nous encercle
ça se bouscule autour Il poursuit sa complainte.
Son parapluie se prend aux cheveux d’une fille
comme lui d’Italie et leurs rires se croisent
Toute la neige glisse et sa tristesse avec :
Ils ont des amis communs, peut-être des cousins
Ils s’esclaffent ensemble entrelacent deux langues
Un soleil sicilien réchauffe les flocons
Massimo m’offrira un verre après l’hiver.




Nous sommes trois debout dans une file indienne
attendant que la pharmacienne se libère
d’une quinquagénaire en proie à ses démons
ménopause neurasthénie et cellulite
Nous sommes là qui triturons nos ordonnances
toi pour ton viagra, lui pour sa méthadone
moi pour un supplément de vitamine D
trois hommes que leur vie malmena jusqu’ici
La pharmacie est de garde jusqu’à midi
Des miroirs trop polis accusent nos profils
Un ensoleillement hors saison s’y reflète
Le temps est arrêté mais l’ennui veut poursuivre
le cours interrompu d’un dimanche d’hiver
fatigue, accouplement, solitude et sevrage.




Tenir la chambre
écrire mes poèmes
sur le temps qui n’est plus
sur l’inconfort d’aimer
sur les amis qui n’ont
plus tout à fait les mêmes
égards à mon endroit
depuis que mon bonheur ne passe plus par toi.
Me souvenir aussi
que nous faisions l’amour
dans l’éveil de nos sens en dépit du bon sens.
Rester au lit Écouter la Brit pop qui ne vieillit jamais
Prendre une cigarette, l’écraser convaincu
que fumer le jour nuit davantage que la nuit.


Tous les poètes font semblant
d’être tristes ou d’être gais
semblant d’écrire des vers blancs
ou rimés si bon leur semble.
Quand ils sont gais, ils abordent
la vie avec le sourire le vin sans sobriété
tristes ils exécrent leur nombril
et leurs semblables semblablement exécrables.
Les poètes mettent des mots
mots qui pleuvent ou qui volent
comme ils peuvent et où ils veulent.
ça les console d’être poètes
mais en surface en vérité
ça ne résout pas leurs poèmes.


« Quelle époque », grogne-t-elle.
Le bus n’est pas pressé. Il avance à pas d’ours
Lovés sur les sièges du fond, garçons rieurs
aux corps graciles, deux ados se roulent des pelles
« Quelles moeurs », acquiesce-t-il.
Ils sont vieux comme le monde
désapprouvent de concert parlent un peu de tout
des plaisirs et des jours
Elle se rend sur la tombe
de son deuxième mari
Il va à l’hôpital Peut-être une tumeur
Il demande où descendre
« C’est l’arrêt juste avant le cimetière », dit-elle
Je suis seul à sourire dans ma barbe d’imberbe.

Si on ouvrait le dimanche matin
qu’est-ce qu’on y trouverait ?
À coup sûr des croissants
peut-être des oeufs frais, des grasses matinées ?
des promesses de soleil ?
des retours de la messe ?
des étreintes suspendues
par le rire des enfants ?
Est-ce qu’on retrouverait
dans les entrailles tièdes
d’un dimanche matin
les joies acidulées
du week-end qui culmine
à son humble zénith ?



Indivisible vie
arrête-toi
un peu marque une courte pause
Regarde-moi comme un ami
dont on ne sait plus trop que faire
parce qu’il n’a jamais
écouté vos conseils
Je suis toujours à toi
désireux de mieux faire
à l’avenir s’il vient
Indivisible vie
Escorte-moi longtemps
partagé mais vivant.


	

| 374 marches [extraits]

Chaque escalier de Liège a son double quelque part. Jacques Izoard

Tu te sens à l’abri de la mort quand tu marches
quand tu gravis les trois cents septante quatre marches
qui te mènent
de la rue Hors-Château à la rue du Péri
le cœur bien accroché dans cette certitude
que tu vas jusqu’au bout de ce que tu connais
Et marcher te va bien
et tu fais lentement
l’inventaire des possibles
et des bonheurs plausibles
dont tu as tant besoin
Tu gravis les degrés un à un
Tu t’appliques
Tu ne t’essouffles pas bien vite
Tu es content
Ta course est un peu vaine
Comme l’est cette escalade
et comme l’est souvent ton quotidien
parfois vide de sens
mais l’étranger qui marche en toi te tient la main
t’encourage à poursuivre
Certains soirs quand tes rêves sont ivres
il leur arrive d’enfoncer des portes ouvertes
Alors ils te forcent à sortir de toi
à quitter le lit de tes livres
à entrer tout entier
dans la mémoire de tes paysages secrets
Ces nuits-là tu te relèves
tu te vêts tu t’élèves
tu prends tes jambes à ton cul
et tu prends d’assaut l’imposante
Montagne dite de Bueren
« chère au cœur des Liégeois »
disent les prospectus
Les touristes parfois à propos de ce lieu
ont d’étranges attentes
et parlent d’aller voir l’escalier de Buren
Bien sûr – et c’est le lot de l’approximation –
ils repartent déçus de n’y avoir trouvé
les bandes noires et blanches aux mêmes intervalles
caractéristiques du travail de l’artiste français

[…]s
Montagne de Bueren, un matin de septembre
tu te souviens d’avoir été ce lent grimpeur
combien de fois déjà dans l’ombre ou la lumière
seul ou accompagné du fantôme
d’un poète qui boite
et te parle de Liège en rêve et en ivresse
Mis bout à bout tous les escaliers de Liège
conduiraient à la lune ou au centre de la terre
L’entrée des escaliers souterrains se trouve
au pied des remparts d’Hocheporte
Porte secrète dissimulée sous les fleurs
Il est encore là et te parle à l’oreille
de sa voix précise, sinueuse et insinuante
interrogeant ta vie et ses envies muettes
cette vie aujourd’hui à l’image de quoi ?
de quel piètre gâchis ?
Tu t’es trompé Tu as trompé
Tu t’es trahi Tu as trahi
Tu as plongé et nagé en eaux troubles
Tu as élevé le mensonge en principe vital
et tu es encore là
Tu as abandonné On t’a abandonné
Tout le monde te manque
Où dorment tes amis ?
Tu ne peux même pas rêver que tu arrives
en sueur et content
et que quelqu’un t’accueille bras et visage ouverts
une femme
un enfant
un ami
ou un chien
Tu vas seul
c’est ton choix
Montagne de Bueren avec ses habitants
que l’on ne voit jamais apparaître à leurs portes
dont tu aimes sourire en les imaginant
à bout de souffle et traînant des cabas biscornus
Pourtant il n’y a jamais personne sur les seuils
Ces maisons seraient-elles toutes inhabitées
parmi leurs beaux jardins ?
Parfois tu te surprends à penser que toi aussi
un jour tu rêveras à nouveau de jardins
Tu gravis gravement
L’ascension est un lieu cher à l’alexandrin
le rythme de ta marche
dit qu’il sait où il va
Le soleil est certain de son itinéraire
Et tes mots le disent en chœur
Que le cœur de la ville batte !
N’empêche que tous les dimanches
si le pouls de Liège s’entend
c’est dans les veines de la Batte

[…]]

| Desperados [extraits]


Désespérés, nous ne le sommes
que parce que nous voulons tout
Le bonheur fou dès qu’on le nomme
prend ses belles jambes à son cou
et n’ honore plus ses rendez-vous.


Je vous salue / mes compagnons de route et de déroute / passants d’anonymes partages de mon voyage sans boussole / frères obscurs des passages secrets / Qu’on ne me cherche plus de ce côté de l’eau / dans un rang sur une scène ou dans la loge sept / Je me mets entre parenthèses / je prends le large / je déserte ma rue / ma cour ma demeure ma chambre / ma femme mon enfant et mes bêtes / pour donner corps aux quelques rêves / que je perds trop souvent de vue / pour un autre versant du monde / plus juste plus honnête / plus transparent sans doute / où j’apprends à me supporter / Et cela ne va pas sans amour / et cela ne va pas sans colère / et cela ne va pas sans regret / Ne me reprochez pas de m’être séparé / de toutes vos tendresses / elles ne sont pas perdues : je les garde en réserve / et j’en goûte chaque jour une saveur nouvelle / Je n’abandonne personne / je me sépare un peu / je cesse d’être deux / je me coupe en quatre / pour et contre vous / Vous n’allez pas comprendre / vous ne comprendrez pas / Posez là vos réponses / ne cherchez pas de clé / qu’on ne me juge pas / Je demande pardon sans confesser de fautes / à tous ceux que je blesse / Je cours après un but / dont mes yeux cernent les contours / seulement un court moment / quand des larmes apparues / m’aveuglent et repartent / comme elles sont venues. / Ne vous étonnez pas / Vous m’avez vu rompre des ponts / refuser votre bras tendu / vous m’avez vu descendre / vous ne me verrez pas tomber / Mon parachute s’ouvre / et les dés sont jetés.

Tu m’as envoyé ce sms : « tu me manques » / exactement à une heure trente quatre / En Allemagne du Sud où s’écoulent mes journées / entre l’attente et le passage du poème / je ne découvre ton mot / qu’à l’heure du déjeuner / Et que veux-tu que je réponde à cela ? / Là-bas / de l’autre côté de mon monde / tu dors avec un homme / peut-être enveloppé de ses bras / peut-être contre son dos tourné / un homme dont tu parles plutôt amoureusement / dont tu déplores juste le manque de tendresse / et que tu vas sous peu épouser / « Tu me manques » / onze lettres que tu as composées / dans quel but ? / un constat ? / un reproche ? / un regret ? / un appel ? / Qu’attends-tu que j’en fasse ? / Quel rôle me réserves-tu encore dans ce spectacle ? / dans ce jeu doux amer dont tu annonces / et dénonces les règles / au fur et à mesure que / mon – le mot amour ne me sert plus du tout – attachement / en voulant reculer progresse. / Je te retourne ton message / avec les mêmes mots / dans un autre désordre / Je ne l’efface pas. / Je ne t’efface pas. / Je ne m’efface pas.

Je me rase le crâne. Content : / plus un seul cheveu blanc / et je me rends dans cette salle de sport / que je fréquente un jour sur deux / Là des garçons au ventre plat / aux muscles bandés me saluent / m’encouragent de cent dents blanches / me narguent peut-être… / Comment en être sûr ? Ce n’est pas grave : / leur jeunesse me réconforte / Je pédale / Je cours / C’est ma grande manœuvre / Je cours et je pédale / pour n’aller nulle part / Je me proclame Atlas de la salle de sport / Atlas de fort peu d’envergure / je soulève en souffrant de modestes haltères / et rêve de porter à bout de bras la terre.

D’accord, je te promets de ne plus être sombre / et de ne plus verser des larmes sur des ombres / de ne plus prendre feu / de reprendre courage / de ne pas rester seul / Je te promets de ne plus rester tard / d’essayer / d’empêcher mes regards / de dévorer tes lèvres / de prendre du recul / Je te promets la lune / autoroute lactée que je n’emprunte guère / parce que tu n’y es pas / Mon sevrage est en cours / comme tu me l’as demandé / Tu ne t’en rends pas compte / Quand nous sommes tous deux / je ne te touche plus / je ne t’embrasse plus / je t’observe j’écoute / et je vole en secrets à tes lèvres la sève / des mots que tu murmures / des rêves que tu racontes / pour les mettre dans ce poème / dans un ordre / que tu sauras avant longtemps / quand nous ne ferons plus ensemble que des mots / sur une page qu’on tourne / Je te promets / d’être sage à tes noces / de ne pas me soûler / de jouer les enrhumés / quand rouleront mes larmes / Je te promets en somme / – un mensonge de plus / tel un café amer / expresso de fortune / exactement dosé / et vaguement suspect – / de ne plus t’adorer.

La dame d’onze heures est venue / pour ses cheveux et t’a donné / pas mal de boulot : beaucoup de mèches à arranger / à démêler à recouper / (en plus c’est une sacrée emmerdeuse par moments !) / tu es sur les genoux et l’estomac dans les talons / tu es content / tu as gagné
30 € / à la sueur honnête de ton front douloureux / que tu me donnes à embrasser / La dame d’onze heures est une pute / adorablement belle et charmante franco. / Elle exerce son art à Ans dans un meublé / Y élève un enfant entre deux rendez-vous galants / avec amour / Son annonce sur le web compte une faute d’orthographe / « jeune femme
propose des massages justes en face du Colruyt » / Pas grave, me décoche-t-elle admettant son erreur / les hommes ne sont pas trop regardant à cela / « Orthographe mon cul » / conclut-elle amusée / En hommage à Raymond Queneau ?

Après cette aventure à son corps défendant / On se retrouve seul, à fleur de peau, morose / Méchant, on pense mordre ; on se casse les dents / Même les plus beaux vers sonnent comme une prose / On rassemble des os, des rêves, des charades. / Alentour tout est mort. / L’étonnant voyageur y pose son bagage / se remémore une aube, une caresse, un port / et relate comment s’est passé son naufrage / On aura tout perdu / On repart de plus belle.

| Mademoiselle Grand et Monsieur Belle [extraits]

d’un chapeau de paille

Quand on demande à Monsieur Belle
comment et où il va,
invariablement
il répond
« vers l’été. »
Pour mieux appuyer ses dires,
il se coiffe d’un chapeau de paille.
Il y emprisonnera dès juillet le soleil,
(si l’occasion s’en présente,)
et, affirme-t-il haut et fort,
ne le libérera
qu’en échange d’une forte rançon.

des vieillards

Malgré tout ce qu’on peut lire dans les manuels de savoir-vivre, Mademoiselle Grand défend le point de vue qu’il n’est pas toujours possible de respecter les vieillards. Bien sûr, c’est ce vers quoi il faudrait tendre, admet-elle volontiers. Et en particulier en avançant en âge. Car il est rare bien sûr qu’on reste complètement indifférent au sort de la vieillesse, ne fût-ce qu’à la sienne propre. Cependant elle ne saurait trop conseiller aux jeunes gens prometteurs de se tenir à l’écart de tous ceux qui arborent canne, lunettes à double foyer ou tempes blanches. Car ces gens-là, prévient Mademoiselle Grand, sont hautement contagieux et, si vous n’y prenez garde, par leur conversation, leurs manies et leurs peurs, auraient tôt fait, sans le moindre espoir de rémission, de vous faire vieillir avant l’heure.
de la magie

Mlle Grand, en ce temps-là, ne possédait rien du tout
pas même le poids de ses paupières
ni l’éclat de ses souvenirs
et c’est peut-être ça qui rendait
si léger son regard
Elle ne possédait rien
pas un abécédaire
pas même un livre de magie
Et si quelqu’un parlait de purger une fontaine
ou du temps ou d’une rumeur
elle écoutait à peine
puis se vidait du peu qu’on venait de verser en elle
Quelques photos de grands-parents
venus visiter son sommeil
prenaient la poussière au soleil
d’une cheminée désaffectée
elle ne se souvenait pas d’eux.
Ni propriété ni fortune
ni famille, ni patrie non plus
Les animaux parfois lui rendaient ses caresses
et ça la rendait belle et payait le loyer.
des Trapulp

Dans le Grand Atlas des Peuples, Mlle Grand lit que chez les Trapulp, la natalité a repris de plus belle depuis l’arrivée sur le marché de la mode des bébés jetables. La formule en est simple : quand le désir de maternité devient irrépressible chez une Trapulpe, c’est son mari qui se rend illico à la halle aux marmots et fait l’emplette d’un bébé. Car c’est entièrement l’affaire de l’homme de faire ce choix important : comment sinon revendiquerait-il sa paternité ? Si, endéans les deux ans, la progéniture devait ne pas tenir ses promesses, on la rapporte au fabricant, qui l’élève lui-même, la recycle ou s’en débarrasse dieu sait comment. C’est d’ailleurs son problème et pas celui du consommateur.
La corvée de l’acte sexuel n’en est pas pour autant tout à fait supprimée dans la tribu, pas plus que la polygamie, car le mâle trapulp reste attaché à ses prérogatives ainsi qu’à ses traditions ancestrales.
Ainsi les Trapulp font-ils souvent l’amour mais ne se perpétuent qu’environ une fois l’an, par adoption et jamais à date fixe.
Quand les dents leur font mal, c’est le jour des bébés.

du sourire à l’enfant

À qui sourions-nous, se demande Mademoiselle Grand,
quand nous sourions à un petit enfant ?
À nos propres enfants ?
À notre propre enfance ?
Aux années prépubères,
aux années d’insouciance et de pur étonnement ?
Lui sourions-nous vraiment avec sincérité ?
Nous sourions-nous ?
Peut-être sourit-on bien au-delà de lui,
à un fantôme de soi-même
dont ce petit enfant se serait fait,
juste pour nous émouvoir,
un masque saisissant de ressemblance…
Quel enfant flotte alors à la surface de nos sourires ?

de la poésie

« L’avenir appartient aux indécis »
assène M. Belle, sentencieusement.
« Et la poésie à tous ceux qui savent se taire et écouter pousser les poils dans leurs oreilles. », renchérit Mlle Grand, en son for intérieur.
d’une promesse
Avec l’amant de l’œil, Mademoiselle Grand peint des orages.
Avec l’arpenteur de nuages, elle cherche son chemin
sur la terre comme dans le ciel
Ensemble, ils ont des yeux, dit-elle,
plus grands que leurs voyages.
Ces deux-là savent prendre le temps
de tutoyer les anges
Ils notent les nuages,
en décrivent les formes
mesurent leur vitesse
les baguent quelquefois (si le vent le permet)
Quand finit la saison, quand finit leur mission,
Mademoiselle Grand ne laisse partir ses deux amis
avec la promesse de se revoir
quand nous serons très vieux et nos sens apaisés –
autour d’une tasse de buée.
des poèmes d’amour

Un jour
je t’écrirai,
murmure Mademoiselle Grand
dans une oreille amie
murmure Mademoiselle Grand
avec ce fin sourire qui ne s’use jamais
Un jour
je t’écrirai des poèmes d’amour.
Je t’écrirai,
un jour
quelques poèmes d’amour
(puisque tu y tiens tant)
Des poèmes d’amour
si clairs et si profonds
qu’on peut se voir dedans
ou même s’y noyer
Un jour je t’écrirai des poèmes d’amour
liquides et limpides
dans lesquels tu seras
et que tu pourras lire
que tu pourras relire
à ton aise et comblé
quand je n’y serai plus.

| Eboulis oubliés [extraits]


Moi aussi je voudrais
avec les blocs de pierres
laissés à l’abandon
(les souvenirs heureux
que tu as mis en tas
pour mieux les oublier)
construire à l’identique
un couple en tout semblable
à ce que nous étions
lorsque nous étions fiers
graves souvent jaloux
Que sont devenus les fous rires
qui savaient nous prendre la main
nos grands projets nos doux délires
ont-ils suivi d’autres chemins ?
Nous avons l’âge de nos pères
et nous ne savons plus aimer
Et je voudrais comprendre
pourquoi si peu d’années
ont érodé les murs
fissuré la façade
et comment l’habitude
a tué les amants
comment le pincement
au cœur, l’absence amère
et le soupçon du pire
à chaque instant sans l’autre
se sont évanouis
éboulis oubliés
dans une poussière d’été

Il y avait un jeu de cartes
éparpillé sur le trottoir mouillé
à quelques mètres devant chez toi
Nous sommes passés en les évitant
Tu as monté l’escalier après moi
Tu m’as dit Arrête
lève un peu ton pied droit
et tu m’as montré en riant
comme s’il s’agissait d’un augure
collé
à la semelle de ma basket
un crasseux roi de cœur
Cela signifie-t-il ?
Et pourquoi souris-tu
à travers quelles larmes
remontées en surface ?

Elle m’apporte ses poèmes
sur lesquels il a un peu plu
je lui rappelle ceux que j’aime
et ceux qui simplement m’ont plu
Elle dit « excuse l’imprimante… »
Elle vient de lire Maldoror
Elle a une haleine de menthe
et prend sa vie à bras-le-corps
Je voudrais lire avant l’hiver
Le Bateau ivre sur ses lèvres)

Orgie à la ruine
On égorge en cuisine
les ogres sont muets
Qui leur demande l’heure
sur le coup de minuit
aura le cœur percé de quatre gousses d’ail
puis la tête coupée
On égorge en cuisine
sans façons, ni regrets
sans passion, ni rancune
ça se passe entre nous
entre gens d’un même monde
bâtisseurs du chaos
inventeurs de l’espace
et malgré tous nos soins
ces recettes s’ébruitent
et font le tour du monde.


Et l’on s’en veut d’avoir laissé les heures tout envahir
comme de mauvaises herbes entre de vieilles pierres
(les heures de sommeil de mensonge et d’ennui
les heures dans le passage)
Et l’on s’en veut d’avoir été lent et lourd
quand il eût fallu
laisser le vent soulever notre vie
partir sans hésiter
sans l’ombre d’un scrupule
Aujourd’hui – faut-il encore parler de jour ? –
il se fait tard, nos voix
nos maisons, nos parcs, nos jardins
sont dévastés par l’incurie
et la nuit nous en fait reproche
Dans la chambre des morts une porte claque aux âmes

On vous a vus mesurer la lumière On vous a vus danser dans l’oeil de l’engrenage Dessiner au pastel les lèvres d’un tueur Repasser les contours de son portrait-robot On vous a vus sourire à la terre comme au ciel On vous a vus baiser les pieds d’une statue On vous a vus tracer des croquis sur vos mains On vous a vus lancer de lourdes ombres nues à l’assaut des nuages et percer leur blancheur avec vos crayons gras On vous a vus baisser les yeux, détourner le regard de toute nostalgie On vous a vus les mains au fond des poches étreindre des couteaux de marbre On vous a vus numéroter des pierres On vous a vus monter l’escalier invisible qu’on disait transparent On vous a vus cueillir aux branches des cerises On vous a poursuivi mais vous alliez plus vite On vous a vus percer des boîtes aux lettres Retirer les mauvaises nouvelles de la main gauche On vous a vus posé des pierres sur l’arpent On vous a vus semer des jardins sur le toit. On vous a vus sourire.

Un architecte doit savoir :
arpenter mais aussi charpenter,
dessiner mais aussi destiner,
compter mais aussi raconter
intervenir mais aussi inventer
créer loin des chantiers battus
Un architecte doit
non seulement
mais aussi ensemble
savoir faire des plans
et faire des enfants.





| Si tu me disais viens [extraits]


Nous voici rendus
à nos solitudes
Nous voici rentrés
du voyage bleu
Voici qu’il repleut
et le soir élude
les jours et les jeux
qu’on croyait perdus
Nous avons trahi
quelques habitudes
Nous avons failli
vouloir être heureux

La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas moins douce
ne sera pas moins belle
juste peut-être un peu plus courte
peut-être aussi moins gaie
La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas ceci ne sera pas cela
ne sera pas souci ne sera pas fracas
ne sera pas couci ne sera pas couça
ne sera pas ici ne sera pas là-bas
Ma vie sera séquelle, sera ce qu’elle sera
ou ne sera plus rien
Certains jours, par défi,
je ferai de petits voyages sur nos traces
je ferai de petits voyages sur nos pas
Et là je te ferai de petites fidélités
tant pis si tu l’apprends
si tu dois m’en vouloir
si jamais tu m’en veux de te l’avoir appris
entre ces lignes-ci
J’irai revoir des lieux que nous aimions ensemble
Je ne tournerai pas en rond
Si ça ne tourne pas rond
je prendrai nos photos
dans la boite à chaussures
sous le meuble en bois blanc
et je regarderai encore
par-dessus l’épaule du bonheur
combien tu étais belle
comment nous étions beaux
J’achèterai un chat
que j’appellerai Unchat
en hommage à l’époque où j’en étais bien sûr
incapable à tes yeux
Le thé refroidira ; personne pour le boire
L’été refleurira ; personne pour y croire
Je ne vais rien changer à l’ordre de mes livres
déplacer aucun meuble
J’expédierai nos cartes
qui disaient le destin
mais jamais l’avenir
à nos meilleurs amis
J’allongerai les jours
Je mettrai des tentures dans la chambre à coucher pour allonger
un peu également
le sommeil de mes nuits
mes nuits au lendemain de mes nuits avec toi
La vie au lendemain de ma vie avec toi
je la veux simple et bonne
je la veux douce et lisse
comme le plat d’une main qui ne possède rien
et ne désigne qu’elle.

T’arrive-t-il de désirer
la demoiselle de magasin ?
d’imaginer furtivement
son baiser doux comme le raisin
et son plaisir ?
Elle se prénommerait Harmonie
le temps ne passerait pas sur elle
ni sur sa bouche qui sourit
ni sur ses yeux qui nient
qu’elle rêva d’être la plus belle
Elle verrait que tu la regardes
prendrait ton désir pour le sien
tournerait peut-être la tête
T’arrive-t-il d’être amoureux
d’un profil qui court à l’oubli
à la vitesse d’un nuage
dans le passage le plus bleu ?

Tu te souviens
d’avoir tenu un œil de verre
toute une journée
caché dans ta bouche
Tu te rappelles avoir dansé aussi
avec un poisson sur l’épaule
à travers de longues nuits blanches
A présent
tu te sens chez toi dans tout espace
dont tes yeux ont soif
où grandit ton irrésistible
besoin de tendresse
ton besoin d’en donner
de recevoir encore
d’ici, d’ailleurs et sans mesure
la promesse de moments de douceur
Tout ce que tu possèdes tient
dans cette main d’enfant
serrée dans la tienne
S’il pleut, elle voudra jouer
à qui mouille-l’œil
des gouttes, des larmes ou du rire
Pour que tu joues aussi, il faudrait des nuages

Elle lui parle dans son sommeil
pour lui dire qu’elle l’aime. Elle visite
ses songes pour voir si elle y est
s’ils y sont tous les deux
Elle ne dit pas les mots qu’il faut
Elle ne les aura jamais dits
Elle lui parle dans son sommeil
Faute d’aimer encore et d’être désirée
par l’homme de ses jours par l’homme de ses nuits
elle se met à parler à l’homme de ses rêves
Espère-t-elle ainsi éveiller en douceur
un homme pour ses insomnies ?


On me trouve adorable
on trouve que je pique
on me somme de jeter
mon rasoir électrique
et mes lames jetables
 
On aime mes odeurs
On parle quatre langues
peut-être mieux encore
quand nous nous embrassons
 
On aime qui je suis
tant que je suis aimable
on ne demande rien
tant que je donne tout
 
On veut faire avec moi
un bout de chemin oui
mais on ne sait jusqu’où
ni qui montre la voie
 
On parle de me tatouer
de me marquer au fer
du souvenir heureux
On fait collection de photos
d’amants assassinés
pour avoir trop aimé
On me les place sous les yeux
On me menace
On parle de me séquestrer
parmi ses jouets les plus chers
et de me nourrir de caresses
dans la chambre des jours qui passent
 
On me trouve adorable
On oublie que je pique

Traverses-tu parfois en faisant ton jogging
ou retour de l’usine
l’île Monsin
qui abrite le Port autonome de Liège
où se plaisent la nuit, dit-on, tant d’invertis
(où l’on tourne, où l’on passe, sur le même canal
la même bande annonce
annonce si tu bandes ou va te faire foutre) ?
 
T’arrive-t-il de stationner un peu
sur l’aire de repos surplombant les terrasses
pour étancher ta soif ou reposer tes jambes
satisfaire un besoin ou simplement pour voir
comment Albert 1er – vu par Louis Dupont –
adossé à quarante-deux mètres de phare
prend son plaisir debout
entre les cuisses de la Meuse ?


	

| Le sens de la visite [extraits]


C’est chaque fois plus dur
plus acéré plus noir
ça court de jour en jour
à rebours de l’espoir
ça vous écrase un homme
ça grince, ça patine
ça racle, ça cramponne
moi je reste à ma place
je tiens bon, je m’agrippe
je m’accroche, je grimace
je plaide, je ploie, je pleure
je tiens le coup, je mords
sur ma chique je m’applique
à voir plus loin plus clair
à la vie à la mort
je pourrais lâcher pied
reprendre le collier
mais je n’ai pas la force
de faire demi-tour
Tu veux qu’on échange, tu veux ?
Tu veux ? Tu la veux ? Viens la prendre
ma place au soleil comme tu dis
Tu veux ma place ? Prends la toute
mais balaye mes traces
lâches et lasses parts d’ombre
sur les vitres du jour.

Il était blond mais italien
Il portait une chemise vert-pomme
Il portait beau
Nous lui faisions
bonne impression
(il se targuait de bien connaître les hommes
les femmes mieux encore (clin d’œil à mon endroit))
mais ne voulait pas se vanter de ses faveurs
Il avait beaucoup voyagé et vers le Nord
en français dans le texte – beaucoup roulé sa bosse
en Allemagne, il avait appris l’Allemande
en France, la Française, en Flandre la Flamande
et puis à l’autre bout du monde un peu aussi
Seul le pays des kangourous l’avait déçu
Nulle part, il n’avait douté de son pays
ni de l’aimer ni de le faire aimer à tous.
Il posait les questions mais aussi les réponses
Etions-nous à Rome pour la première fois ?
Y avions-nous des amis ?
Avons-nous observé comme le Capitole
est mal famé la nuit ?
Ai-je aussi remarqué comme les filles sont jolies
les terrasses fleuries ?
Il y avait ces jours-là des cas de varicelle,
soyons prudents : ne serrons pas de mains
et n’offrons pas nos lèvres
Notre guide parlait plus vite que le vent
et nous perdions la route et le sens de ses mots
à l’assaut des églises et des temples antiques
le bavard nous soûlait cependant que la Ville
rayonnait alentour
en se moquant sous cape de la situation.

Tes amis prennent de tes nouvelles
de ta santé, de tes poèmes
tu leur en donnes d’imaginaires
tu leur en donnes de tes doubles
de tes louves et de tes loups
fourbies dans les ténèbres épaisses
de ta farouche solitude.
Non, tu ne vas pas bien
qu’on se le dise, mais tout bas :
ta vie, à reculons, montre ses vrais visages
: trahisons, rebuffades et dentelles souillées.

Aujourd’hui j’ai sauvé la vie d’un escargot, sans raison, sans calcul, pour le simple plaisir de sauver une vie. Il n’était pas question de rivalité entre nous. Ce n’était pas lui ou moi : il était bel et bien le seul en danger. Lui, au milieu du trottoir, fragile et sur le point d’être écrasé sous la première semelle venue. Moi, au milieu de ma vie, fort, large et gorgé de tous les espoirs. Lui, tombé d’un arbre et venant tout juste de se chier dessus.
J’ai pris l’escargot dans ma main. Je lui ai soufflé au visage des paroles d’encouragement, puis je l’ai posé doucement, lentement, jusqu’à ce qu’il y adhère parfaitement, sur la branche du sorbier qu’il venait de quitter.
Aujourd’hui, j’ai pesé une vie d’escargot.


Est-il une façon de sortir de ceci,
d’ouvrir le feu sans se brûler la peau,
sans manger sa parole ou se mordre la langue,
de sortir de la nuit les pieds légers
tout sourire en haussant bellement les épaules.
(Vivre les nerfs à vif, cela ne nous vaut rien)
Est-il une façon de sortir de ceci ?
La connais-tu la manière élégante
d’ouvrir le bal sans desservir la danse,
de dire « tout est loin » et d’aller à la ligne
de se tenir à bonne distance l’un de l’autre
de dire « tout est loin » sans changer de trottoir
et questionner encore comme chaque matin
le regard du marchand d’automne
« Quoi de neuf sur le front des rêves ? »

Nous ne parlons jamais au passé
nous passons
Parfois nous nous taisons et pendant nos silences
des souvenirs s’écrivent
Je t’offre des fleurs sans épines
du poisson sans arêtes
des olives sans noyau.
Tu caresses le général
J’embrasse le particulier
tu vis trop vite
je parle trop fort
nous nous aimons
Nous ne parlons jamais de passion
nous passons
du temps dans les bras l’un de l’autre à ne rien faire
que caresses et sourires
et penser à des livres qu’on aimerait relire
mais dont le titre est oublié
Le catalogue automne-hiver
obsolète au printemps prochain
est posé là
entre nous deux
Il dit en petits caractères
ce que nous ne savons pas encore
qu’au magasin de vivre ensemble
même s’il n’a jamais servi
aucun article ne s’échange
Nous ne parlions jamais du passé
nous passions.


Je suis fleur bleue en amitié.
Ça va te paraître suspect
à toi qui crains les sentiments
les plans pas clairs ou les embrouilles
Moi qui suis carré en amour
comme une montre de plongée
j’aime nos rendez-vous complices
et nos sourires entendus
nos confidences au masculin
sur la portée de nos espoirs
la mesure de nos ambitions
l’envergure de nos projets
et la taille de nos pénis
(aucun danger je te le jure
à toi qui hais les quiproquos
tu n’as pas à serrer les fesses
tu ne dois pas serrer les poings
je n’ai pas ta photo sur moi
et ton poil ne me trouble pas
J’aime ta bouche pour ses mots
j’aime tes yeux pour leur regard
et j’aime les raisons qui nous mettent
à bonne distance du chaos –
J’aime savoir quand tu vas bien
j’aime savoir quand tu es mal
Par-dessus tout j’aime avec toi
être fleur bleue en amitié

| Un danseur évident [extraits]


un poco loco

C’était une nuit de grand cynisme
La lune pleurait des marées
On avait mis des chiens à table
Des colliers de larmes de loup
Autour de la gorge des filles
Chacun voulait battre son fou
Mais les fous ne se montraient pas
Et restaient assis en silence
Dans les coulisses du paradoxe
Les enfants parlaient de me pendre
De me livrer aux fourmis rouges
Puis de me faire brûler vif
Et j’avançais à pas prudents
Dans le sillage de leurs jeux
En faisant flèche des serpents
lovés autour des jours heureux.


tears inside

Il se peut qu’elle passe
Comme à son habitude
Vivement
Les jambes nues
L’œil noir comme je l’aime
Et que ce coup de vent
Balaye les paroles
Que j’aurai préparées
Et quelques certitudes
Qu’elle ne s’étonne pas
Qu’au lieu de vivre un peu
Je regarde pleuvoir
Autour de moi le monde
Et ses baleines blanches
Qu’au lieu de lui sourire
Je regarde trembler
Immobile et muet
Mes doigts tenant la page
D’où s’efface notre histoire.

don’t explain (pour T.B)

Tu t’étonnes de la femme à barbe
Et tu t’indignes de la dette
Tu t’émerveilles du poids des vagues
Tu ris aux anges quand tu aimes
à la fille qui te fait l’amour
Tu titubes dans un champ de mots
Miné bien avant ton passage
Tu soupires en la compagnie
De vieilles filles sans merci
Qui te congratulent d’être jeune
Et tu saignes de la bêtise
Et tu te blesses avec l’idée
Que tout a déjà été dit.

so what

D’autres posent là une couverture, un carton
Une paillasse, un matelas, pas elle.
Elle est assise par terre, à même le sol
Qu’il soit de poussière ou de boue
De huit heures à midi.
Après quoi, Dieu seul
Si elle croyait en lui
Saurait ce qu’elle devient et où elle disparaît.
Tout bonnement assise là elle ne demande rien.
Elle ne tend pas la main.
Elle ne fait pas état de besoins
Ni étalage de pauvreté
Elle ne montre ni ne démontre.
Elle ne prétexte pas, elle n’invoque
Ni bouches d’enfants, ni fins de mois difficiles,
Ni gueules de chiens à nourrir.
Elle se tait.
Elle ne négocie rien ; elle n’en appelle pas aux passants
Elle les apostrophe
Sans sourciller, sans un sourire : “ Bonne chance ”.
Les exhorte-t-elle ainsi pour que toute sa malchance
Agisse comme un paratonnerre.
Et cela s’achète-t-il ?
Cela s’échange-t-il ?
Cela passera-t-il
Comme passe le reste.

giant steps pour P.L.

Vous êtes amateurs Vous êtes candidats Vous êtes animateurs Vous êtes animés des meilleurs sentiments Vous êtes généreux Vous êtes jeune ou vieux Nous sommes à genoux devant votre génie Vous êtes aux gourous et nous sommes aux anges Vous savez les dangers Vous ne vous gênez pas Vous n’êtes pas gêné Nous aimons la jeunesse Vous ne reculez pas devant aucun spectacle Vous ne reculez pas devant aucun obstacle Vous ne roucoulez pas Vous n’êtes pas pigeon Vous faites en six cents signes le tour de la question Vous êtes chaste et pur Vous baisez comme un dieu N’avez pas froid aux yeux Vous êtes chaud lapin Vous avez l’œil narquois Vous narguez la femelle Vous savez l’argument qui gagne ses faveurs Vous êtes un bel esprit Vous faites jolie figure Hantez un corps parfait Votre haleine impeccable parfume quatre langues Vous mangez tous les jours de ce pain-là c’est bon Vous ne vous mêlez pas Vous n’emmêlez personne Vous en menez plutôt large Vous êtes assureur Vous assurez Vous êtes rassurants Vous aimez le pouvoir Vous êtes amateurs Vous êtes éclairés. Nous sommes rassurés.

‘round midnight

Toutes les nuits, tu as de petites peurs
Souples et malléables comme des bras d’enfant
Autour de tes épaules nues
Tu crains qu’il soit l’heure
Des cambrioleurs roux
Tu crains que les volets ne se relèvent pas
Restent à jamais coincés
Que la rouille, le brouillard, de mauvaises pensées
Ou de mauvaises rencontres t’imposent leur loi
Tu crains que ce soit lui
Les bras mouillés de sang
Qui vient chercher son dû
Toutes les nuits, tu caches tes jouets
Sous l’oreiller des fées
Dans la botte du géant
Toutes les nuits, tu serres tes angoisses
Tu les tords, les étreins,
Tu les trais ; il en sort
Une transpiration qui te chasse du lit
à la rencontre de bruits, de craquements et de voix
Dont le jour se souvient,
Et des rêves aussi.

lush life

C’en est fini des jeux de gamin, tu t’équipes
D’un cellulaire aux aguets à ton flanc
D’un costume trois pièces, de quatre cravates gaies
Une pour chaque jour de la semaine
Et sous cette livrée, on t’arme capitaine
Adoubé par la main qui t’a tenu la tête
Hors de l’eau quand l’humeur était à la noyade
Loin du four quand le gaz entrait dans tes poumons
Tu vas leur montrer qui est le maître du monde
Bleu électrique où tes cavaliers se déplacent
Dédaigneux des ténèbres et de la pesanteur
Et tu vas leur apprendre à ces bourreaux fantômes
Qui détient qui décide et qui dicte sa loi
Aux marchés
Aux marcheurs
Aux marches du palais
à la belle princesse
Qui snobait tes caresses
Tu t’équipes, tu t’armes
D’un bonheur sur mesure et d’un destin portable


	

| J’arrive à la mer [extraits]


Ils savent le jour Ils savent le chemin
Ils savent comment conduire une vie
Leurs chaussures sont d’usine
leurs aventures aussi
Ils avalent le brouillard du matin
Ils savent dans quel sens
ils savent de quel droit
Tout est clair et pour l’heure ils sourient
Ils ne reculent pas ils ne raccrochent pas
S’ils foncent à corps perdu, s’en donnent à cœur joie
c’est en plaçant leurs pas dans l’empreinte d’hier
Ils savent de mémoire
l’horaire des retours.


Dans ma chienne de vie
Il n’y a pas cent choses que j’aime avec fracas
: mes livres sont muets qui parlaient du bonheur
Il y a bien le rire d’un enfant sous la pluie
La course d’une étoile ou le flanc d’une vague
Il y a mes plaisirs domestiques, leurs revers
(puis toi mais tu t’en vas toujours)
Il y a le bien-être qui ne dit pas son nom
Et qui s’en va aussi pour d’autres, comme toi
Comme le jour avec la nuit et ses couleurs
Ce soir nous sommes deux parmi vingt : tu souris
Tourné vers les poètes j’applaudis ton profil
Et les voix et les mots et ta beauté qui filent.

Ne touchez pas les fils
même tombés sur le sol
de la littérature de gare, direz-vous
Cannes à pêche, promesses,
drapeaux et inquiétudes
gardez ces grands objets à distance des rails
Le soupçon m’électrise et dans mes solitudes
je m’ébroue de chagrins gros comme un jour heureux
je craignais et je crains la vie plus que la mort
et ne ramasse jamais le feu avec mes mains
en cherchant le sommeil
je troue de rêves creux
l’oiseau qui croyait faire le printemps sur ces fils.

Ne roue jamais de coups un ami de fortune
ne l’admoneste qu’avec
de riches réserves de miel
Il te les rendrait au centuple, ces coups
avec les joies et les tourments d’un corps
qu’à l’insu du temps il prolonge
Ne foule pas aux pieds un ami de passage
mais veille que ton visage survive en lui
jeune et lisse comme une poire
et qu’un rire de fontaine s’échappe encore de lui
lorsqu’il sera stérile, avare, accablé d’années
et de maux, et qu’il se souviendra
intarissablement d’avoir bu avec toi.

Je préfère une cause légère
Je préfère un train de fleurs fanées
Les veines de ma mère
ont les mêmes traverses
Je suis né dans l’Impasse des possibles
Je préfère une cause légère
des amours de passage un bonheur éphémère
un coucher de soleil un amitié en août
La gravité du monde, je la dédie à d’autres
Je préfère égarer la tangente
et recouvrir mes traces par mes pas
Les loups, s’ils ont mangé nos pères,
nous ont au moins laissé leurs rêves à ronger.

Et j’aime ton rire aux fossettes
et j’aime ta courte mémoire
et j’aime pourquoi tu te fâches
et j’aime comme il faut t’aimer – et j’aime
quand il faut rester parce qu’il est tard que tu doutes
et j’aime comment tu hésites
à dire que tu t’éloignes à dire que tu nous lâches
et j’aime tes désistements tes coups de cœur
tes coups de bluff et tes retards en amitié
et tes mensonges par omission
et j’aime regarder passer au printemps les filles avec toi
et quand tu donnes d’un sourire
le signal de se retourner

De quatorze heures à la tombée du jour
Marco, tu viens ici t’asseoir
sur ces pelouses et voir s’y prélasser
des garçons amoureux et des filles dénudées
puis tu rentres chez toi parce que les policiers
quand vient la nuit opèrent des contrôles
(tu ne supportes plus leurs yeux sur ton regard)
Tu as trente ans, tu t’habilles de jaune
pour paraître plus jeune et pour être mieux vu
également de ceux qui cherchent le soleil
en des endroits secrets où l’herbe piétinée
est moins verte qu’ailleurs –
et qui se laissent toucher les poings serrés.

	

| Retours [extraits]


Tout commence ici
par des bruits d’enfance
remontant l’escalier
pendant notre sommeil
Ils reviennent au soir
les poings bleuis
à force d’avoir frappé
la neige entre les yeux
les chemins de l’école
sont les plus beaux retours

Un théâtre chinois
que la nuit met en place
les ombres de chevet
s’affrontent sur le mur
La main le loup deux doigts les fées
l’index du chasseur tient en joue
les menaces de la forêt
Une voix parfume l’orée des chambres
Maman nous met au lit
Papa couche le soleil

On ne perd rien Pas une miette
Le souvenir haché menu
dans les griffes du Chat Botté
nourrit plusieurs tables d’années
A force de persévérance
si le bûcheron parvient enfin
par la faim par le feu pour du pain ou par jeu
à perdre sept fois l’enfance
l’ogre aura quitté son château
et rétamé les bottes fées

Petit au jour le jour
vivant dans l’entrevu
dans l’éclair du passage
d’un oiseau sur le ciel
On marque de ses ongles
les cuisses des géants
espaliers du bonheur
vers lequel tout grandit
On arrose de larmes
le haricot magique

C’est à la promenade
qu’on rencontre le vent
les chênes les chevaux
le cèpe et l’arc-en-ciel
On flâne à la file indienne
sur le sentier de la guerre
Désinvoltes quelques oncles
lancent des signaux de fumée
Les mamans vont devant
dans leur robe de bal

Tout s’achève par des jeux
les peluches ventriloques
mélangent dans leur haleine
la vanille du sommeil
Il chuchote par les fenêtres
qu’il ouvre la nuit  » Ne dors pas ! « 
il se voile, tournoie, vole
léger comme la boutique aux rêves
Le jour se noie dans
l’œil du marchand de sable

Le prince s’appelle Aujourd’hui
il solde ses armées de plomb
La princesse prendra le train
Rendez-vous ensemble à Paris
 
On disait que tu étais Belle
Cache-cache parmi les pages
aux quatre choix aux quatre coins
du domaine les mots se sont tus
 
Potons pour savoir qui de nous
– un deux trois – ne grandira pas


	

| Une quarantaine [extraits]


Non pas en vie mais dans la vie
attentif surtout à me perdre
aux cinq horizons du présent
J’écris pour tenir entrouverte
la porte du poème entrevu
Je vis un peu moins bien. Je pleure
des plaisirs habillés de sens
Le nez au vent, je tourne bride
Que vaut ce néant qui frémit ?
Vide à demi, moitié vivant,
un peu plus homme que poète
si près du bord je fais la bête
Qui reste-t-il si je perds pied ?

Passé l’âge d’ouvrir
le ventre des abeilles
qu’ai-je offert à mes mains
sinon les étreintes faciles
d’un plaisir divisible par
les fractions blanches de la page ?

Je me raconte ici mais encore à voix basses
couvertes comme par un vacarme tacite
Même si mes mensonges se mutinent parfois,
leurs récits sentent l’air du large
Unique maître à bord car j’ai fait prisonniers
les négriers de la mémoire
voleurs des lunes de mon enfance
On croit que je prie : je blasphème
À voix basses je maudis toutes
les mères les promises les saintes les putains
aventurières de l’odyssée,
clandestines du vaisseau destin,
filles aux milles bouches
dont une seule me parla jamais.

Parce que le jour me devance
qu’enfin tout aura été dit
je lèche sur mes doigts d’enfance
rires bobos
et noirs sureaux
confitures de paradis

Qui que tu sois Fille ou Garçon
Passant Ami Voleur d’icônes
je veux t’offrir cette chanson
à jouer sur la corde raide
de la guitare que tu sais
Prends l’air et jette les paroles
si elles te mentent
Surtout j’aime
tes lèvres autour de la musique
Il y a longtemps que je danse
charme repu d’amours arides
funambule à la corde raide
entre les mots de ces couplets
dans la parade que tu sais

Puis vient l’été le beau visage bleu
je vais placer une chaise de feuilles
devant ma porte verte
et me livrer
en toute impudeur
en pâture aux paysages

Ici du moins les choses vont de soi
La belle demoiselle a les plus beaux atours
Les rames de haricots débouchent sur le ciel
Les géants et les chats vont bottés des légendes
qui arpentent mes nuits
Les borgnes – des méchants –
dévorent les gentils, par contrariété
La profondeur des douves
comme des oubliettes
fait craindre le seigneur d’un lieu si fantastique
C’est ma contrée : entrez compagnons d’épopée
La féerie va de soi :
je vous adouberai
d’un feu de coquelicots

| Alexandre Kosta Palamas [extraits]


Alexandre Kosta Palamas, – c’était un
soir de septembre à bord d’un ferry pour la Crète
sur le pont-promenade à l’abri de l’embrun –
m’incita d’allumer une autre cigarette.
Le ciel en immolant l’océan par le feu
frappait de cécité la côte chavirée
quand j’appris de sa voix sourde et traînant un peu
qu’il quittait pour la dernière fois le Pirée.
L’espace pour fumer ses jours jusqu’à la cendre
le rejetait vers l’île où lassés de l’attendre
ses amis seraient morts sous le soleil étroit.
Et comme il déroulait le film de ses errances
d’Istanbul à Bangkok et de Tyr à Detroit
les mots contre la nuit troublaient des transparences.

Six cents kilomètres de côte
accoudée aux balcons d’Afrique, d’Europe et d’Orient,
trois miroirs réfléchissent le même corps.
Silencieux assis dans la chambre des livres
aux murs Marx et le Christ s’ignorent poliment –
il tient sur ses genoux l’atlas dont les couleurs
lui coulent un destin digne de son prénom.
Il grimpe aux échelles des cartes
(que reste-t-il à conquérir ?
en marge des terres finies,
combien d’intervalles encore ?)
Dans la blanche Candie
un garçon de dix ans embarque chaque jour
sur tous les paquebots
son île est un oiseau de pierre
et son enfance
une cage qu’il brisera contre des rêves.

Je ne suis pas un amant
la carte du Tendre m’est
de toutes la plus extrême
mes doigts sont gourds chaque fois
qu’ils l’explorent en surface
je suis affecté quand j’aime
gauche sinistre et lointain
plus qu’à mon tour j’ai rempli
ma bouche de faux serments
et mes valises de larmes.

Roue immobile des départs
d’est en ouest, jour après nuit,
j’ai transporté vos paysages.
Les archipels de la mémoire
sans que j’aie à tourner la tête
creusent votre ombre sous la mer.
Je suis d’ailleurs.
Qui ne l’est pas ?
Le temps se fige sur mes lèvres
et brûle tout ce que je tais.
(J’avais quinze ans lorsque mon père,
refusant de mourir à Chypre,
fut exécuté dans Athènes,
seize quand d’une fille en noir,
je reçus un baiser d’adieu
mouillé de promesses d’écrire.)
Fuyant
pour esquiver mes larmes
dans les plis des fuseaux horaires
je n’ai semé que des miroirs.
Roue immobile des départs
nous voici revenus au port
et le soleil n’a pas vieilli.

A Prague
sur le pont de pierre
un homme dont l’ombre boitait
d’une voix comme familière
me fit le boniment d’un lieu
qu’il nommait immortalité.
En me guidant par les ruelles
frappant les pavés de sa canne
jusqu’au quartier des alchimistes
il serrait ma main dans la sienne
et son étreinte était glacée.
La brume accablait ma jeunesse
l’alcool d’airelle ma raison.
Si j’avais pu voir son sourire
j’aurais compris pourquoi mentait
cet homme qui me ressemblait
La bouche à mon oreille, il parle
de mille ports
d’autant de femmes qu’il traverse avec le soleil
depuis que sa vie est sans bornes
et ses yeux un éclat de ciel.
A la lueur d’un réverbère
le silence nous sépara.
La lune attendait ma réponse et je signai
d’une encre bleue
un pacte avec la solitude.


W. Johnson venait d’un pays
dont les lois condamnent l’amour des garçons
Sur son torse blond étaient tatoués
des mots enlacés depuis trop longtemps
 
– J’en ai bu des potions de larmes de sirènes
extraites d’alambics aussi noirs que l’enfer –
 
Nu dans son hamac et les joues en feu,
il lisait des vers d’un autre William
feignant le sommeil, nous l’écoutions dire
un trouble inconnu plus lourd que la mer
 
– C’est pour toi que je veille. Ailleurs tu ne dors pas
hélas si loin de moi Beaucoup trop près des autres –
 
W. Johnson, voyageur sans soif,
ne rougira plus devant aucun livre :
il est mort ce soir des coups de rasoir
du matelot ivre qu’il voulait aimer.

Quelque part un oiseau porte mon nom
j’ignore combien il peut couvrir d’espace
jusqu’aux terres du sud
qu’il cherche à rallier quand les hivers l’entourent.
Migre-t-il
et si c’était moi qu’il tente de rejoindre ?
Si parfois déviés de nos itinéraires,
nous glissons dans les mêmes courants,
son ombre sur la mer
mes pas dans les chemins
nous servent de boussole.
Je connaîtrais son cœur si je savais le mien.

| Force d’inertie [extraits]


Ça ne vaut pas la peine que je m’use
sur l’oeil profond de l’amateur de riens
pour ceux que j’aime à poser des écluses
le temps défait à peu près tous les liens
l’air est vicié de mots et quelle muse
mêlerait son fantôme avec le mien
je me vois dans les regards qui m’accusent
sous chaque pas une ombre se souvient
de la parole, de l’arbre, du soir
Ils sont debout au milieu de ma vie
mais dans quel désordre avec quel espoir
je ne veux plus comparaître ni plaire
Toute soif bue au goulot de l’envie
si je reprends goût c’est à la colère.


A présent, mes amis que je vis dans les arbres
plus de bruit, plus de pleurs Aux feuilles et aux branches
je m’exhibe sincère à vous rendre jaloux
vous qui me reprochiez ma trop grande pudeur
il m’arrive souvent de resonger à nous
lorsque enfants nous lisions d’Italo Calvino
il barone rampante, et rêvions de bâtir,
caché par la forêt de la bêtise humaine,
un bungalow où tout serait presque parfait
où vivre irait de soi sans lutte ni fatigue
deux chambres pour l’amour une pour l’amitié
Quand enfin viendrez-vous dans mon vert paradis ?
Chaque jour je vous lance une échelle de corde
que je ramène au soir couverte d’escargots.
à Carl Norac

J’emporte en voyage deux montres
l’une marque l’heure de mon départ
l’autre semble indiquer celle de mon retour
Vous le savez mieux que moi :
Les belles étrangères
si accueillantes aux étrangers
sont rarement ponctuelles en amour
C’est pourquoi j’ignore toujours
laquelle de mes montres retarde
et pour qui mes fuseaux horaires
se déhanchent ainsi
que sur des airs de danse.

Ces quelques gestes quotidiens
ces allers jumeaux des retours
ces paroles qui n’échangent rien
cet emploi du temps inutile
(l’ombre est si forte par ici
et le vacarme assourdissant
que nous ne pourrions même plus
distinguer le chant des esclaves
des couleurs mates de leur peau)
ai-je le droit de proclamer
qu’ils donnent du sens à ma vie
Ai-je le droit de me corrompre
au point de dire à haute voix
qu’ils donnent un sens à ma vie ?
à Jacques Izoard


Maison Poésie On procède ici
à l’arrestation des ombres
Je n’ai dénoncé personne Les jours
se sont ouverts sans que j’y prenne garde
et répandus sur les bouches du monde
comme un poison. Le monde est un trou
dans ma tête. Je peux y passer tout un bras
puis ramener des images, des mots.
La rafle s’est faite On ne proteste guère
Pour l’indignation les phrases sont usées
et les ombres après tout ne sont pas toute blanches.
Arrêt poésie On lève le pied On écrase.

Ohé du rigoloir
entendez-vous nos plaintes ?
nous sommes quelques-uns à grincer dans la nuit
heimatlos clandestins de la Grande Beauté
nous sommes les gisants du placard à côté
Notre agonie est lente
et l’appétence dure
aussi longtemps que l’oeil est debout dans le corps
(un ange à pile ou face a conquis sa catin,
il retire ses ailes avecque sa chemise
et s’offre du plaisir pour quatre fois sa mise)
Silences en surface et remous par le fond.


Eté
J’ai l’un ou l’autre encore
mots à tracer puis je raccroche
Mon pauvre ami mon corps
prends le temps qu’il te faut
ne me fais pas reproche
du trop peu de plaisir que je t’aurai donné
quand je suivrai enfin la lente putain moche
ma mort jusque dans des fourrés
sweet side où l’on peut, paraît-il,
faire – et à bas tarif –
l’amour avec sa propre soif.





| Ciseaux carrés [extraits]


Il s’endort le plus souvent sur le même côté. En chien de fusil, les jambes en équerre et les lèvres serrées pour empêcher que ses cris ne l’éveillent. Auprès d’une femme, c’est différent : il repose tourné vers elle de manière à rester en position de mordre si la menace se précise. De toute façon, au matin, elles ne se souviennent jamais.

Il s’aperçoit en se regardant dans la foule qu’insidieusement il est devenu si conforme et si lisse que chacun pourrait se reconnaître en lui et proférer de sa voix les paroles unanimes. Son cœur son crâne sa peau son sexe ont en commun l’universel. Quand la solitude lui pèse, il se caresse avec altruisme.

Il croit ce souvenir à lui parce qu’elle l’a placé de force dans l’espace de sa mémoire. Son interminable naissance fait hurler de douleur les moteurs de son ventre. Le corps écartelé, béant comme une gorge ouverte, elle réclame qu’on le soumette au supplice des ciseaux carrés, forceps lui harponnant la tête pour l’expulser vers un couloir hostile. Plus tard, elle mourra. Et de cela non plus, elle n’aura pas décidé.

Il lui arrive encore de s’émouvoir mais avec de moindres séquelles. A la fin, il parvient à donner à son trouble une forme pyramidale aux pentes agacées culminant dans l’indifférence. Les mondes qu’il craignait tiennent leurs portes closes. Peut-être, s’il persévère, se rendra-t-il maître de leurs serrures.

Il gèle depuis le jour où les voisins ont empoisonné la chaudière. On ne se méfie pas assez des arrière-cours de la bonté. Le sang qui coule en lui s’étrangle au moindre geste, n’irrigue déjà plus que ses jambes et le coupe de toute pensée. Demain, s’il reprend quelque force, il retiendra son souffle en guettant leur retour et fera sauter l’ascenseur.

Il habite une rue où s’égarent des monstres. Et quand sa fenêtre est ouverte, des miasmes de marécage s’insinuent jusqu’à lui. Les efforts d’extermination entrepris par les commerçants ont fait long feu. Les monstres les mieux oculés repèrent d’où qu’elles surgissent les automobiles faucheuses. Leurs têtes ne sont plus mises à prix : elles repoussaient plus repoussantes et barbelées de crocs puissants. Depuis que les autorités ont cessé le combat, la cohabitation s’impose. Les loyers ont baissé et les gens du quartier, qui restent enfermés chez eux, ont plus de temps à consacrer à leur chère famille.
 

Il a beau y réfléchir. Il n’arrive pas à isoler un événement qui permette d’expliquer son actuel rapport aux choses. Quand elles ne tombent pas tout bonnement de ses mains, elles se jettent à son visage pour le griffer ou l’humilier. Envoûtement, chuchote une voix. Sa Weltanschauung cartésienne le protège de telles interprétations. Il prend le parti de se passer des choses, en attendant des jours meilleurs, et y gagne en liberté.

	

| Dés d’enfance [extraits]


Mon père, chaque soir aux alentours de 22 heures commençait à battre le rappel de nos animaux domestiques – chats, chiens, tortues et musaraigne – (le hérisson Jonas en raison du caractère strictement nocturne de ses activités bénéficiait de la permission de minuit). Si l’un d’entre eux venait à manquer, papa n’hésitait pas et passait une partie de la nuit sur le seuil puis le long des trottoirs, scandant le nom du déserteur. Bien que leur religion enseignât d’aimer son prochain, certains de nos voisins refusaient d’admettre qu’on puisse aimer les bêtes comme mon père les aimait, c’est-à-dire en cherchant à les préserver des terribles fatalités liées à leur mode de vie. Chevalier mal armé pour combattre à la fois et avec succès les boulettes de strychnine, les rumeurs de rage, les phares de voitures et les balles perdues, père avançait dans la nuit, avec pour épée sa belle voix grave et ses yeux aux aguets pour bouclier. Alors des lumières se rallumaient, des fenêtres s’entrebâillaient, et peu à peu la rue ne résonnait plus seulement des injonctions paternelles, mais de tout un chœur de noms d’oiseaux.

Le geste est resté le même. Je l’ai photographié il n’y a pas si longtemps. La paume de la main droite ouverte, vigilante, à l’affût, à quelques centimètres entre l’épaule et la nuque de l’enfant, offerte comme pour prévenir une possible chute, l’autre main posée ici ou là avec une feinte négligence, mais tout autant prête à l’intervention qui sauve, en cas de danger.
Et je m’entends lui dire :
Maman, je ne vais pas tomber. Je peux m’asseoir seul. Je me tiens bien. Laisse-moi.
Ou je m’entends vouloir le lui dire.
Je n’en suis pas trop sûr.
Le geste maternel protège des forces du mal.
Et la main garde-fou, excusée d’un sourire, se retire sans s’éloigner tout à fait, en suspens, comme en hésitation entre devoir et désobéissance, – main d’Antigone, qui brave mais chérit toute créature de son sang, d’accord de se laisser emmurer vive pour la juste cause.
Aller-retour. Contact imperceptible.
Comme pour m’épargner une possible chute.
Trop de gestes comme celui-là m’auront empêché de grandir.

J’avais sept ans. La lune était américaine. ça bougeait, j’allais à l’école deux fois par jour. Maman faisait en sorte qu’à midi nous déjeunions tous ensemble. Papa restait à la maison. Le soir, je grimpe sur les genoux de ma sœur pour lire à quatre-z-yeux un roman de la bibliothèque verte. Je ne comprends pas tout : je la regarde, elle a de longs cheveux qui la gênent pour tourner les pages. Un homme fait des bonds sur l’écran qui scintille.
Tintin au cinéma, l’instituteur, une vedette déchue qui quémande l’approbation d’un public de moutards, voudrait me forcer à apprendre à nager : je me noie. Un petit pas pour l’homme. Nous avions encore cette vieille chatte blanche qui lézardait volontiers au soleil. Cet été-là, un fox-terrier du voisinage la surprend endormie et l’éventre. Il dévore sous mes yeux la portée morbide, tumeur, qui lui enfle les flancs et l’empêche de fuir. Le meilleur ami de l’homme est forcément à son image : je ne veux pas aimer les chiens.
Le nez à la vitre, l’œil rivé aux nuages jusqu’à l’aveuglement, j’attends une neige annoncée. Je suis l’unique témoin du lâcher du premier flocon. J’ai sept ans. Mon idée du bonheur est encore imprécise et je suis heureux par défaut. Noir et blanc. On a marché sur la lune.

Mon père avait du gaz une sainte frayeur, et pour nous prévenir des dangers combustibles, il mimait l’asphyxie avec un tel brio qu’il en devenait bleu à nous ficher la trouille.
Nulle fuite jamais ne troubla ces années ; nous respirions la joie bien plus que le propane. Mais c’est d’ailleurs que vint l’alerte domestique qui mettrait en péril nos jeunes existences.
Nos voisins mitoyens changèrent leur tapis et toute une journée des engins électriques sucèrent tant de volts de watts et puis d’ampères que ça foutit le feu au milieu de la nuit.
Ce fut à dire vrai un médiocre incendie. Si je vis des lueurs dans les yeux de maman, inédites pour moi, j’observai peu de flammes et crus le lendemain que j’avais tout rêvé.
Je garde de ce drame un goût de pas assez ; rien ne se produisit de bien spectaculaire, et madame Tapon nous mit dormir chez elle, à l’aube quand tout fut à peu près maîtrisé.
Papa me fit ce mot pour l’école : Mon fils n’a pas mémorisé les fleuves de Belgique car nous avons passé la nuit sur le trottoir tremblant pour peu de biens que les pompiers sauvèrent.

Je suis né dans l’après-midi.
Par ma naissance à quinze heures cinquante, je bousculai sans égard un immuable rituel de la tradition maternelle : le Café de Seize Heures. Auquel maman dut renoncer pour être engouffrée dans un taxi en trombe vers la maternité. Dès qu’elle fut délivrée et qu’on m’eut mis au sein, ce fut là son premier souhait, noir et serré comme la nuit, que je crois me souvenir avoir bu avec elle.
Je suis né en juillet sous l’œil indifférent de la constellation dont le totem à reculons terrasserait mon père quelques années plus tard.
C’est sous ce signe d’eau que je devais apprendre à rester en surface.

J’ai eu une enfance pluvieuse dans une ville d’eau. Elle se reconnaîtra. C’est une ville de vieux ; on n’y naît d’ailleurs plus : il faut se transporter bien loin pour ce genre de soins. Entre le bain du soir et la douche matinale, on y prend les eaux, puis on joue prudemment à des jeux de hasard au casino voisin. Et l’on se couche content, parfois un peu gris, parfois mort. De notre cimetière, la vue est panoramique.
D’où je suis, les rhumatismes vous prennent dès l’adolescence et ne vous lâchent plus. Bottes et parapluies nous vont comme aux îliens les colliers de corail. Ils complètent notre tenue aussi naturellement que s’ils étaient (et peut-être bien le sont-ils) d’inôtables excroissances. Les études hygrométriques l’ont amplement vérifié : il pleut en moyenne dans ma ville natale plus que nulle part ailleurs. N’en déplaise à Nougaro, la pluie n’y fait pas des claquettes, elle danse la bourrée, sans pouvoir s’arrêter, telle une forte paysanne ivre de bière et d’ennui. Il pleut tant et si dru que le sol saturé refuse de boire encore.
Alors, l’eau se répand en larges flaques par dessus lesquelles plus personne n’a le coeur de sauter.
Debout les enfants. C’est le jour, nous affirmait maman, les cheveux démêlés par les doigts du sommeil.
La menteuse n’était pas crue : on ne partirait pas encore par ce temps-là à la chasse au trésor. La peine de se réveiller.
Trois-quart des saisons, les nuages sont si sombres qu’on prendrait bien le peu de lumière entrevue pour un prochain crépuscule.

Grand-père mesurait des crânes.
Au grand déplaisir de ma mère dont les trop rares séjours à sa maison natale ranimaient la jeunesse, au point de nous la rendre presque adolescente à la fin de l’été, le vieillard nous poursuivait de pièce en pièce, le mètre à ruban à la main.
Opa haïssait les Anglais mais jugeait les Belges et la Belgique avec plus d’indulgence grâce en particulier « au comportement amical et réfléchi de votre pauvre Léopold ». Ma mère nous racontait qu’il crut en la victoire du Reich jusqu’aux toutes dernières heures de la débâcle, et qu’il incitait les siens, quand il savait pourtant que tout était perdu, à partir creuser des tranchées pour repousser l’avancée de l’armée française.
Qu’il ne soit pas question ici d’idéologie – il prétendait n’en prôner aucune, ni de gauche ni de droite. Grand-père était un scientifique de l’école allemande, rationaliste pur, jusqu’au-boutiste en tout ce qu’il entreprenait. Et son nationalisme exacerbé figurait en bonne place parmi divers dadas dont la mycologie, l’apiculture, l’encéphalométrie et l’histoire locale.
J’étais rien moins qu’un bon Aryen. J’avais un léger ralentissement de croissance, des retards de parole aussi, et malgré mes efforts, la langue de Heidegger m’irritait le gosier. Opa ne m’en tint pas rigueur. Il avait dit un jour à maman qu’il me trouvait reposant, ce qui était dans sa bouche un compliment. Il me prenait sur ses genoux et me racontait ses projets pour les cent prochaines saisons.
– Malheureusement, je dois encore mourir, ajoutait-il en soupirant. Il expirait vers moi comme pour m’insuffler l’esprit de la relève. Je pensais qu’il bluffait un peu et qu’il avait encore bien des années devant lui.
Et c’est à tout ce temps qui soudain lui manquait que j’ai pensé très fort, le jour où pleine de larmes, muette au téléphone, maman laissa entrer la mort.

| J’arme l’oeil [extraits]


On marche On vole parfois
des mots au paysage
On tournoie dans le vent
On prononce pierre et on la lance
On épelle fleur et on la cueille.
On murmure source pour boire.
On pense que c’est là la vraie vie.
dans laquelle tout se réinvente
Et peut-être n’est-ce même pas
une pensée solide
mais la voix énervée
d’un rêve qui revient.


Reprendre tes images
les déplacer un peu
les mélanger aussi
caresser de mes mots
la peau des paysages
Lire sur la frontière
les couleurs que tu couches
le lit d’une rivière
la lumière d’un ciel
le baiser d’une bouche
Voir l’ombre de la flamme
dans tes feux d’artifice
dire l’arbre hippocampe
qui nage dans tes encres
écrire l’impossible
palimpseste de l’œil.

L’hiver ne me vaut rien.
Je palpe des fantômes.
Je baisse les volets
pour ne pas voir qu’il neige
mais la neige me voit
et me perçoit peut-être
comme un frère éphémère
froid, lâche et mou qui tombe
aussi bas que possible
d’un ciel qui l’a trahi.
Il faudrait qu’on se parle
que j’ouvre ma fenêtre
et boive son baiser.

Ephémère joggeur
dénudé dans les dunes
tu surgis on dirait
que tu sors du soleil
que tu t’ouvres une route
sur Terre parmi nous
tu t’arrêtes tu baignes
dans ta transpiration
et tu ne nous vois pas
puis tu reprends ta course
auréolé des feux
de ta courte beauté
la lumière t’avale
et recrache ton ombre
un point qui clôt la plage
l’horizon te va bien.


Les années n’y font rien Nous sommes
les enfants de nos paysages
de leurs heures d’ennui fertile
Nous tournons lentement les pages
d’un livre qui salit les doigts
et rembobine les décors
jamais les gestes ni les choix
Nous avançons avec des moues
de ciels de pluie et d’hivers pâles
dans notre lecture assommante
du livre qui mange nos jours.

Il aura appris seul
sans livres ni école
à converser avec le monde
Maintenant qu’il vole
avec les ailes fragiles
de ses propres certitudes
la pudeur n’est plus sa compagne
la nudité lui convient
et la peau de son coeur respire.

C’est un fil invisible
qui me relie à toi
Quand je tombe
je t’entraîne
Quand je tourne en rond
nous nous emmêlons
Et quand ma langue se délie
il se dénoue
et tu t’en vas.

| Le Séismographe [extraits]


Un passant rêvait qu’il était le chemin, l’arbre son ombre, le gravier sa chaussure et le vent une âme cousue à sa taille. Il se disait satisfait du monde. Plus le miroir est beau, mieux il reflète, mieux il flatte. Et les beaux jours, parfums mémoire fleurs demain plaisir été, lui semblaient des jardins suspendus à ses yeux. Qu’il ne fermait jamais (le chemin ne dort pas). Le carrefour se prenait pour un dieu très juste, reconnaissant le bien du mal, le pour du contre, transparent chaque fois qu’un bras le traversait. Quand l’homme au carrefour demanda quel chemin devait le prolonger, il lui fut répondu que des travaux en cours l’obligeaient à mourir.

Depuis plusieurs semaines, j’avais un peu mal au cœur et je grossissais. Mes cheveux et mes poils tombaient, remplacés par un mince duvet blond. Ma vue baissait de jour en jour et mes yeux se faisaient tout petit. Ma peau, elle, devenait très belle, tendre d’un rouge pâle appétissant. Le médecin qui me visita ne lâcha pas sa contrebasse. Il me trouva bonne mine et m’apprit que j’avais la maladie des mangeurs de pêches. Il m’expliqua en riant que je portais en moi un pêcher originel. Je lui dis n’être pas croyant ; lui non plus mais il avait un oncle abbé. Comme il fallait à tout prix me dépêcher, il me prescrivit l’eau salée et la viande de cheval. Lorsque je m’enquis de ses honoraires, il me dévisagea joyeusement, pris dans un tiroir un couteau de cuivre étincelant, me coupa une oreille et la goûta avec délices.

J’écris des poèmes nains.
Mes poèmes mélangent
sous le manteau de l’ange
le miel et le venin
J’écris des poèmes faits main.
Mes poèmes étranges
troublent parfois dérangent
l’ordre d’hier avec demain.
J’écris des poèmes en forme d’orange
et votre bouche qui les mange
c’est encore moi qui la peins.



Je comptais l’appeler
« Portrait du dieu chinois
qui nage d’une main
et de l’autre se noie. »
Maître, donnez de grâce
un indice aux critiques.
Votre art fulguratif
figure-t-il l’abstrait ?
Mon œuvre est une pieuvre
tentacule acculant
tes yeux qui croient la prendre
aux impasses de l’encre.
Vous peignez la lumière
mais vous nous parlez d’ombre.
Or point de feu sans flamme
point d’âme sans la foi.
Mon titre vous égare.
Je compte l’appeler
« Manchot se recoiffant
devant un aquarium. »

Je ne suis pas curieux et pourtant, j’aime les réponses.
Ainsi, l’homme qui vit au quinzième de mon immeuble porte un bandeau noir sur l’œil gauche.
Jamais je n’aurais cherché le pourquoi du bandeau, si justement hier il n’avait masqué l’œil droit. La question me vint à l’esprit et je la posai.
« Nous prenons depuis des mois l’ascenseur ensemble. Quel mérite d’avoir si longtemps patienté pour me demander cela. Je ne veux pas vous répondre aujourd’hui. Attendez demain. »
Ce matin, le bandeau noir avait repris sa place, sur l’œil gauche, et je ne me sentais pas l’envie de reposer ma question.


J’ai connu des femmes douces
comme le vent sur les blés
aimables de dix à douze
en de modestes meublés.
Elles disaient une rose
pour n’importe quelle fleur
mais leurs lèvres restaient closes
sur le nom de la douleur.

Je vous parle, dit-il
en connaissance de roses.
Fleurir est une chose
faner en est une autre .
Ce qui demande à l’homme
bien plus que du talent
ce n’est ni naître ou vivre
c’est cultiver la mort.
Elle ne sollicite
de faveur de personne
tous les sols se ressemblent
et n’engraissent que ruines.
Il caresse en parlant
sa barbe de vieillard
sûr qu’il est d’être enfin
passé maître dans l’art
de n’avoir pas vécu.