| Dés d’enfance [1997]

Dés d'enfance, avant-propos de Karel Logist
Dés d’enfance, avant-propos de Karel Logist, Editions Luce Wilquin, collection Hypatie, 1997, 107 pages.

Dés d’enfance n’est pas une autobiographie au sens classique. Pas de chronologie stricte, peu ou pas de liens de cause à effet entre les différents événements renseignés. Ils arrivent plutôt brusquement et sans emphase, comme au hasard. Coup de dés : un motif surgit, que l’on déroule en quelques phrases, jusqu’au prochain lancer. Enfin, comme le souligne l’avant-propos de Karel Logist, on ne trouvera pas trace ici de cette nostalgie, de ces regrets pourtant bien vus dans ce genre d’exercice. Les aventures du clan Korta ont pour décor une ville d’eau très pluvieuse où bottes et parapluies sont devenus « d’inôtables excroissances ». La famille, certes un peu bohème, ne fréquente le monde policé du voisinage que lorsque c’est absolument nécessaire.Mais la famille est une notion à laquelle il faut prêter un sens très large : d’abord, il est impossible de se mettre d’accord sur le nombre de ses enfants ; ceux-ci s’inventent d’ailleurs constamment une quantité astronomique de jumeaux. On y traite les animaux avec déférence, « en cherchant à les préserver des terribles fatalités liées à leur mode de vie. » Enfin, les amis des parents sont immanquablement flanqués des titres d’oncles et de tantes. Autour du clan gravitent tout de même quelques personnages insolites et souvent effrayants, comme la boulangère à qui il manque un doigt, Madame Tapon à la langue de vipère, un bricoleur acariâtre, un empoisonneur à domicile…  Gilles Korta, lorsqu’il raconte les tribulations de sa famille à l’intérieur de son domaine d’élection, ne manque jamais de convoquer l’esprit de son enfance, le regard implacable et candide que, petit garçon, il portait sur les gens et les infimes cataclysmes du quotidien. Ainsi, la voix de l’enfant, celle de l’adulte, sans se confondre, ne cessent de conjuguer leurs harmonies. L’enfant est ici considéré comme un interlocuteur digne du plus haut intérêt. Les fables qu’il invente, leur belle gratuité et leur pouvoir onirique, traitées sans condescendance ni goguenardise, mettent à jour quelques vérités inédites. « On disait que… », et la réalité enfouie de ces années-là remonte à la surface. Car c’est aussi, au-delà de la personnalité du narrateur, toute une génération qui remue derrière ces historiettes. « La pluie fait des claquettes », « On a marché sur la lune » : une génération d’espoir dont les membres ont bientôt consenti à se transformer en jeunes gens creux, moins rompus aux idéalismes que leurs aînés mobilisables, moins fidèles mais à moins de causes. Moins heureux mais avec davantage de raisons. Une génération dont sont issus quelques écrivains cultivant avec brio l’art de la distance, le sens de l’humour, du raccourci et de la formule, mais souvent avec moins de secrète candeur que Gilles Korta, prince aux petites égratignures.» Françoise DelmezLe Carnet et les Instants, novembre 1997.