| 69 selfies flous dans un miroir fêlé [extraits]


Je me shoote au chagrin
des autres et du mien
J’élague les sanglots
et dégorge les peines
Je fais des confitures
de bourdons cafardeux
avec de vrais morceaux
de tristesse dedans
Je flaire le malheur
à plusieurs kilomètres
comme un requin le sang
qui pleure d’un blessé
J’ai besoin de ce fix
pour planer à travers
les plis de la journée
et les plaintes du soir
Je sens monter les larmes
comme une jouissance.

Quand je m’use les yeux
entre des murs aveugles
devant un écran bleu
en quête de bonheur
quand des amis me disent
avec mansuétude
qu’il est avantageux
de savoir où aller
quand moite je me cogne
aux miroirs de ma vie
pour qui c’est chaque jour
le jour des encombrants
quand des enfants sournois
lacèrent mon visage
parce que je souris
autrement que leurs pères
où œuvres-tu Seigneur
qui nous dit-on rachète
maquignon sans vergogne
tous les péchés du monde ?


Si cela ne suffit pas
j’ajouterai des oiseaux
et peut-être des anges
(l’acrylique sur toile
n’aime pas les mélanges)
dans un coin du tableau
et dans l’autre une étoile
ou plutôt un soleil
au-dessus d’une piscine
lascive et bleu Hockney
où mes deux baigneurs nus
parce qu’ils n’ignorent pas
que je peins le bonheur
nageraient cent longueurs
sans langueur.



Tu passes beaucoup d’heures, les meilleures de tes
jours et de tes nuits, devant un écran plat, petite
merveille technologique qui te bombarde de pixels. Il
t’offre les débats, les combats, les ébats, les fictions, les
romances, la plongée en apnée dans des histoires de
cul, les films de Cap d’Agde et d’épée de Damoclès
qui manquent si cruellement à ta vie sédentaire.
Excité, fasciné, hypnotisé, passif et prosterné, tu
t’endors sans prières devant ce dieu qui tremble. Et
tu te réveilles vide de ce que tu as vu. Pourtant tu
penses que parfois ton téléviseur voudrait te dire
quelque chose. Il ne trouve pas les images.


Le petit dieu de tes imperfections
peut dormir sur ses deux oreilles sourdes
Né avant-hier et de manière absurde
déjà on lui crée une religion
Son Panthéon draine des pèlerins
Loué soit-il pour ses fiers coups de reins
Priape et Pan avec leurs ventres ronds
époux puceaux boursouflés d’importance
bandent en chœur pour son omnipotence
Je l’ai prié D’autres le brûleront.

Cueillir le jour Courir les rues
Sauver la face Nager nu
Caresser l’air Vivre l’instant
Aimer l’ami Dormir l’amour
Ouvrir les mots Prendre parti
Chasser des souvenirs Voler
Braver les ordres Rester sobre
Brider les peurs Planter un arbre
Voir avec force Parler vrai
Se tenir droit Marcher sans but
Trembler sous la nuit Rire au vent
Mettre les fantômes au pas
Chérir les morts Fuir la Bêtise
Perdre son temps Trouver sa place
N’obliger personne Ne pas
Juger par l’écorce le cœur.


Ma grande sœur déconseillait
de soupirer contre le vent
de recueillir un chat l’hiver
et de pleurer l’estomac vide
Elle avait bien d’autres lubies
que sublimait son célibat
mais je ne vous les dirai pas
(ou bien dans un autre poème)
Sa maison était une ruine
et de nombreux corps de métier
s’y succédaient après journée
Elle offrait des bières et sa joie
aux ouvriers qui riaient fort
jusque bien tard dans son taudis
(je me souviens de leurs odeurs)
Un soir je l’y trouve endormie
dans un bain de mousse bleu pâle
(la porte n’était pas fermée)
À la hauteur de son nombril
flottait un luxueux sextoy
(je me rappelle sa couleur)
Quand j’ai voulu la réveiller
il a plongé comme un voleur.

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