| Dés d’enfance [extraits]


Mon père, chaque soir aux alentours de 22 heures commençait à battre le rappel de nos animaux domestiques – chats, chiens, tortues et musaraigne – (le hérisson Jonas en raison du caractère strictement nocturne de ses activités bénéficiait de la permission de minuit). Si l’un d’entre eux venait à manquer, papa n’hésitait pas et passait une partie de la nuit sur le seuil puis le long des trottoirs, scandant le nom du déserteur. Bien que leur religion enseignât d’aimer son prochain, certains de nos voisins refusaient d’admettre qu’on puisse aimer les bêtes comme mon père les aimait, c’est-à-dire en cherchant à les préserver des terribles fatalités liées à leur mode de vie. Chevalier mal armé pour combattre à la fois et avec succès les boulettes de strychnine, les rumeurs de rage, les phares de voitures et les balles perdues, père avançait dans la nuit, avec pour épée sa belle voix grave et ses yeux aux aguets pour bouclier. Alors des lumières se rallumaient, des fenêtres s’entrebâillaient, et peu à peu la rue ne résonnait plus seulement des injonctions paternelles, mais de tout un chœur de noms d’oiseaux.

Le geste est resté le même. Je l’ai photographié il n’y a pas si longtemps. La paume de la main droite ouverte, vigilante, à l’affût, à quelques centimètres entre l’épaule et la nuque de l’enfant, offerte comme pour prévenir une possible chute, l’autre main posée ici ou là avec une feinte négligence, mais tout autant prête à l’intervention qui sauve, en cas de danger.
Et je m’entends lui dire :
Maman, je ne vais pas tomber. Je peux m’asseoir seul. Je me tiens bien. Laisse-moi.
Ou je m’entends vouloir le lui dire.
Je n’en suis pas trop sûr.
Le geste maternel protège des forces du mal.
Et la main garde-fou, excusée d’un sourire, se retire sans s’éloigner tout à fait, en suspens, comme en hésitation entre devoir et désobéissance, – main d’Antigone, qui brave mais chérit toute créature de son sang, d’accord de se laisser emmurer vive pour la juste cause.
Aller-retour. Contact imperceptible.
Comme pour m’épargner une possible chute.
Trop de gestes comme celui-là m’auront empêché de grandir.

J’avais sept ans. La lune était américaine. ça bougeait, j’allais à l’école deux fois par jour. Maman faisait en sorte qu’à midi nous déjeunions tous ensemble. Papa restait à la maison. Le soir, je grimpe sur les genoux de ma sœur pour lire à quatre-z-yeux un roman de la bibliothèque verte. Je ne comprends pas tout : je la regarde, elle a de longs cheveux qui la gênent pour tourner les pages. Un homme fait des bonds sur l’écran qui scintille.
Tintin au cinéma, l’instituteur, une vedette déchue qui quémande l’approbation d’un public de moutards, voudrait me forcer à apprendre à nager : je me noie. Un petit pas pour l’homme. Nous avions encore cette vieille chatte blanche qui lézardait volontiers au soleil. Cet été-là, un fox-terrier du voisinage la surprend endormie et l’éventre. Il dévore sous mes yeux la portée morbide, tumeur, qui lui enfle les flancs et l’empêche de fuir. Le meilleur ami de l’homme est forcément à son image : je ne veux pas aimer les chiens.
Le nez à la vitre, l’œil rivé aux nuages jusqu’à l’aveuglement, j’attends une neige annoncée. Je suis l’unique témoin du lâcher du premier flocon. J’ai sept ans. Mon idée du bonheur est encore imprécise et je suis heureux par défaut. Noir et blanc. On a marché sur la lune.

Mon père avait du gaz une sainte frayeur, et pour nous prévenir des dangers combustibles, il mimait l’asphyxie avec un tel brio qu’il en devenait bleu à nous ficher la trouille.
Nulle fuite jamais ne troubla ces années ; nous respirions la joie bien plus que le propane. Mais c’est d’ailleurs que vint l’alerte domestique qui mettrait en péril nos jeunes existences.
Nos voisins mitoyens changèrent leur tapis et toute une journée des engins électriques sucèrent tant de volts de watts et puis d’ampères que ça foutit le feu au milieu de la nuit.
Ce fut à dire vrai un médiocre incendie. Si je vis des lueurs dans les yeux de maman, inédites pour moi, j’observai peu de flammes et crus le lendemain que j’avais tout rêvé.
Je garde de ce drame un goût de pas assez ; rien ne se produisit de bien spectaculaire, et madame Tapon nous mit dormir chez elle, à l’aube quand tout fut à peu près maîtrisé.
Papa me fit ce mot pour l’école : Mon fils n’a pas mémorisé les fleuves de Belgique car nous avons passé la nuit sur le trottoir tremblant pour peu de biens que les pompiers sauvèrent.

Je suis né dans l’après-midi.
Par ma naissance à quinze heures cinquante, je bousculai sans égard un immuable rituel de la tradition maternelle : le Café de Seize Heures. Auquel maman dut renoncer pour être engouffrée dans un taxi en trombe vers la maternité. Dès qu’elle fut délivrée et qu’on m’eut mis au sein, ce fut là son premier souhait, noir et serré comme la nuit, que je crois me souvenir avoir bu avec elle.
Je suis né en juillet sous l’œil indifférent de la constellation dont le totem à reculons terrasserait mon père quelques années plus tard.
C’est sous ce signe d’eau que je devais apprendre à rester en surface.

J’ai eu une enfance pluvieuse dans une ville d’eau. Elle se reconnaîtra. C’est une ville de vieux ; on n’y naît d’ailleurs plus : il faut se transporter bien loin pour ce genre de soins. Entre le bain du soir et la douche matinale, on y prend les eaux, puis on joue prudemment à des jeux de hasard au casino voisin. Et l’on se couche content, parfois un peu gris, parfois mort. De notre cimetière, la vue est panoramique.
D’où je suis, les rhumatismes vous prennent dès l’adolescence et ne vous lâchent plus. Bottes et parapluies nous vont comme aux îliens les colliers de corail. Ils complètent notre tenue aussi naturellement que s’ils étaient (et peut-être bien le sont-ils) d’inôtables excroissances. Les études hygrométriques l’ont amplement vérifié : il pleut en moyenne dans ma ville natale plus que nulle part ailleurs. N’en déplaise à Nougaro, la pluie n’y fait pas des claquettes, elle danse la bourrée, sans pouvoir s’arrêter, telle une forte paysanne ivre de bière et d’ennui. Il pleut tant et si dru que le sol saturé refuse de boire encore.
Alors, l’eau se répand en larges flaques par dessus lesquelles plus personne n’a le coeur de sauter.
Debout les enfants. C’est le jour, nous affirmait maman, les cheveux démêlés par les doigts du sommeil.
La menteuse n’était pas crue : on ne partirait pas encore par ce temps-là à la chasse au trésor. La peine de se réveiller.
Trois-quart des saisons, les nuages sont si sombres qu’on prendrait bien le peu de lumière entrevue pour un prochain crépuscule.

Grand-père mesurait des crânes.
Au grand déplaisir de ma mère dont les trop rares séjours à sa maison natale ranimaient la jeunesse, au point de nous la rendre presque adolescente à la fin de l’été, le vieillard nous poursuivait de pièce en pièce, le mètre à ruban à la main.
Opa haïssait les Anglais mais jugeait les Belges et la Belgique avec plus d’indulgence grâce en particulier « au comportement amical et réfléchi de votre pauvre Léopold ». Ma mère nous racontait qu’il crut en la victoire du Reich jusqu’aux toutes dernières heures de la débâcle, et qu’il incitait les siens, quand il savait pourtant que tout était perdu, à partir creuser des tranchées pour repousser l’avancée de l’armée française.
Qu’il ne soit pas question ici d’idéologie – il prétendait n’en prôner aucune, ni de gauche ni de droite. Grand-père était un scientifique de l’école allemande, rationaliste pur, jusqu’au-boutiste en tout ce qu’il entreprenait. Et son nationalisme exacerbé figurait en bonne place parmi divers dadas dont la mycologie, l’apiculture, l’encéphalométrie et l’histoire locale.
J’étais rien moins qu’un bon Aryen. J’avais un léger ralentissement de croissance, des retards de parole aussi, et malgré mes efforts, la langue de Heidegger m’irritait le gosier. Opa ne m’en tint pas rigueur. Il avait dit un jour à maman qu’il me trouvait reposant, ce qui était dans sa bouche un compliment. Il me prenait sur ses genoux et me racontait ses projets pour les cent prochaines saisons.
– Malheureusement, je dois encore mourir, ajoutait-il en soupirant. Il expirait vers moi comme pour m’insuffler l’esprit de la relève. Je pensais qu’il bluffait un peu et qu’il avait encore bien des années devant lui.
Et c’est à tout ce temps qui soudain lui manquait que j’ai pensé très fort, le jour où pleine de larmes, muette au téléphone, maman laissa entrer la mort.