| La Traversée des habitudes [extraits]



Sur la Batte, un matin qu’il neige doucement
je revois cet ami dont les cils ont blanchi
Il déprime il se plaint de tout et de sa vie
du chômage qui dure et des années qui passent
en noir et blanc, du sort de ses photographies
On est dans le chemin La foule nous encercle
ça se bouscule autour Il poursuit sa complainte.
Son parapluie se prend aux cheveux d’une fille
comme lui d’Italie et leurs rires se croisent
Toute la neige glisse et sa tristesse avec :
Ils ont des amis communs, peut-être des cousins
Ils s’esclaffent ensemble entrelacent deux langues
Un soleil sicilien réchauffe les flocons
Massimo m’offrira un verre après l’hiver.




Nous sommes trois debout dans une file indienne
attendant que la pharmacienne se libère
d’une quinquagénaire en proie à ses démons
ménopause neurasthénie et cellulite
Nous sommes là qui triturons nos ordonnances
toi pour ton viagra, lui pour sa méthadone
moi pour un supplément de vitamine D
trois hommes que leur vie malmena jusqu’ici
La pharmacie est de garde jusqu’à midi
Des miroirs trop polis accusent nos profils
Un ensoleillement hors saison s’y reflète
Le temps est arrêté mais l’ennui veut poursuivre
le cours interrompu d’un dimanche d’hiver
fatigue, accouplement, solitude et sevrage.




Tenir la chambre
écrire mes poèmes
sur le temps qui n’est plus
sur l’inconfort d’aimer
sur les amis qui n’ont
plus tout à fait les mêmes
égards à mon endroit
depuis que mon bonheur ne passe plus par toi.
Me souvenir aussi
que nous faisions l’amour
dans l’éveil de nos sens en dépit du bon sens.
Rester au lit Écouter la Brit pop qui ne vieillit jamais
Prendre une cigarette, l’écraser convaincu
que fumer le jour nuit davantage que la nuit.


Tous les poètes font semblant
d’être tristes ou d’être gais
semblant d’écrire des vers blancs
ou rimés si bon leur semble.
Quand ils sont gais, ils abordent
la vie avec le sourire le vin sans sobriété
tristes ils exécrent leur nombril
et leurs semblables semblablement exécrables.
Les poètes mettent des mots
mots qui pleuvent ou qui volent
comme ils peuvent et où ils veulent.
ça les console d’être poètes
mais en surface en vérité
ça ne résout pas leurs poèmes.


« Quelle époque », grogne-t-elle.
Le bus n’est pas pressé. Il avance à pas d’ours
Lovés sur les sièges du fond, garçons rieurs
aux corps graciles, deux ados se roulent des pelles
« Quelles moeurs », acquiesce-t-il.
Ils sont vieux comme le monde
désapprouvent de concert parlent un peu de tout
des plaisirs et des jours
Elle se rend sur la tombe
de son deuxième mari
Il va à l’hôpital Peut-être une tumeur
Il demande où descendre
« C’est l’arrêt juste avant le cimetière », dit-elle
Je suis seul à sourire dans ma barbe d’imberbe.

Si on ouvrait le dimanche matin
qu’est-ce qu’on y trouverait ?
À coup sûr des croissants
peut-être des oeufs frais, des grasses matinées ?
des promesses de soleil ?
des retours de la messe ?
des étreintes suspendues
par le rire des enfants ?
Est-ce qu’on retrouverait
dans les entrailles tièdes
d’un dimanche matin
les joies acidulées
du week-end qui culmine
à son humble zénith ?



Indivisible vie
arrête-toi
un peu marque une courte pause
Regarde-moi comme un ami
dont on ne sait plus trop que faire
parce qu’il n’a jamais
écouté vos conseils
Je suis toujours à toi
désireux de mieux faire
à l’avenir s’il vient
Indivisible vie
Escorte-moi longtemps
partagé mais vivant.


	

| 374 marches [extraits]

Chaque escalier de Liège a son double quelque part. Jacques Izoard

Tu te sens à l’abri de la mort quand tu marches
quand tu gravis les trois cents septante quatre marches
qui te mènent
de la rue Hors-Château à la rue du Péri
le cœur bien accroché dans cette certitude
que tu vas jusqu’au bout de ce que tu connais
Et marcher te va bien
et tu fais lentement
l’inventaire des possibles
et des bonheurs plausibles
dont tu as tant besoin
Tu gravis les degrés un à un
Tu t’appliques
Tu ne t’essouffles pas bien vite
Tu es content
Ta course est un peu vaine
Comme l’est cette escalade
et comme l’est souvent ton quotidien
parfois vide de sens
mais l’étranger qui marche en toi te tient la main
t’encourage à poursuivre
Certains soirs quand tes rêves sont ivres
il leur arrive d’enfoncer des portes ouvertes
Alors ils te forcent à sortir de toi
à quitter le lit de tes livres
à entrer tout entier
dans la mémoire de tes paysages secrets
Ces nuits-là tu te relèves
tu te vêts tu t’élèves
tu prends tes jambes à ton cul
et tu prends d’assaut l’imposante
Montagne dite de Bueren
« chère au cœur des Liégeois »
disent les prospectus
Les touristes parfois à propos de ce lieu
ont d’étranges attentes
et parlent d’aller voir l’escalier de Buren
Bien sûr – et c’est le lot de l’approximation –
ils repartent déçus de n’y avoir trouvé
les bandes noires et blanches aux mêmes intervalles
caractéristiques du travail de l’artiste français

[…]s
Montagne de Bueren, un matin de septembre
tu te souviens d’avoir été ce lent grimpeur
combien de fois déjà dans l’ombre ou la lumière
seul ou accompagné du fantôme
d’un poète qui boite
et te parle de Liège en rêve et en ivresse
Mis bout à bout tous les escaliers de Liège
conduiraient à la lune ou au centre de la terre
L’entrée des escaliers souterrains se trouve
au pied des remparts d’Hocheporte
Porte secrète dissimulée sous les fleurs
Il est encore là et te parle à l’oreille
de sa voix précise, sinueuse et insinuante
interrogeant ta vie et ses envies muettes
cette vie aujourd’hui à l’image de quoi ?
de quel piètre gâchis ?
Tu t’es trompé Tu as trompé
Tu t’es trahi Tu as trahi
Tu as plongé et nagé en eaux troubles
Tu as élevé le mensonge en principe vital
et tu es encore là
Tu as abandonné On t’a abandonné
Tout le monde te manque
Où dorment tes amis ?
Tu ne peux même pas rêver que tu arrives
en sueur et content
et que quelqu’un t’accueille bras et visage ouverts
une femme
un enfant
un ami
ou un chien
Tu vas seul
c’est ton choix
Montagne de Bueren avec ses habitants
que l’on ne voit jamais apparaître à leurs portes
dont tu aimes sourire en les imaginant
à bout de souffle et traînant des cabas biscornus
Pourtant il n’y a jamais personne sur les seuils
Ces maisons seraient-elles toutes inhabitées
parmi leurs beaux jardins ?
Parfois tu te surprends à penser que toi aussi
un jour tu rêveras à nouveau de jardins
Tu gravis gravement
L’ascension est un lieu cher à l’alexandrin
le rythme de ta marche
dit qu’il sait où il va
Le soleil est certain de son itinéraire
Et tes mots le disent en chœur
Que le cœur de la ville batte !
N’empêche que tous les dimanches
si le pouls de Liège s’entend
c’est dans les veines de la Batte

[…]]

| Desperados [extraits]


Désespérés, nous ne le sommes
que parce que nous voulons tout
Le bonheur fou dès qu’on le nomme
prend ses belles jambes à son cou
et n’ honore plus ses rendez-vous.


Je vous salue / mes compagnons de route et de déroute / passants d’anonymes partages de mon voyage sans boussole / frères obscurs des passages secrets / Qu’on ne me cherche plus de ce côté de l’eau / dans un rang sur une scène ou dans la loge sept / Je me mets entre parenthèses / je prends le large / je déserte ma rue / ma cour ma demeure ma chambre / ma femme mon enfant et mes bêtes / pour donner corps aux quelques rêves / que je perds trop souvent de vue / pour un autre versant du monde / plus juste plus honnête / plus transparent sans doute / où j’apprends à me supporter / Et cela ne va pas sans amour / et cela ne va pas sans colère / et cela ne va pas sans regret / Ne me reprochez pas de m’être séparé / de toutes vos tendresses / elles ne sont pas perdues : je les garde en réserve / et j’en goûte chaque jour une saveur nouvelle / Je n’abandonne personne / je me sépare un peu / je cesse d’être deux / je me coupe en quatre / pour et contre vous / Vous n’allez pas comprendre / vous ne comprendrez pas / Posez là vos réponses / ne cherchez pas de clé / qu’on ne me juge pas / Je demande pardon sans confesser de fautes / à tous ceux que je blesse / Je cours après un but / dont mes yeux cernent les contours / seulement un court moment / quand des larmes apparues / m’aveuglent et repartent / comme elles sont venues. / Ne vous étonnez pas / Vous m’avez vu rompre des ponts / refuser votre bras tendu / vous m’avez vu descendre / vous ne me verrez pas tomber / Mon parachute s’ouvre / et les dés sont jetés.

Tu m’as envoyé ce sms : « tu me manques » / exactement à une heure trente quatre / En Allemagne du Sud où s’écoulent mes journées / entre l’attente et le passage du poème / je ne découvre ton mot / qu’à l’heure du déjeuner / Et que veux-tu que je réponde à cela ? / Là-bas / de l’autre côté de mon monde / tu dors avec un homme / peut-être enveloppé de ses bras / peut-être contre son dos tourné / un homme dont tu parles plutôt amoureusement / dont tu déplores juste le manque de tendresse / et que tu vas sous peu épouser / « Tu me manques » / onze lettres que tu as composées / dans quel but ? / un constat ? / un reproche ? / un regret ? / un appel ? / Qu’attends-tu que j’en fasse ? / Quel rôle me réserves-tu encore dans ce spectacle ? / dans ce jeu doux amer dont tu annonces / et dénonces les règles / au fur et à mesure que / mon – le mot amour ne me sert plus du tout – attachement / en voulant reculer progresse. / Je te retourne ton message / avec les mêmes mots / dans un autre désordre / Je ne l’efface pas. / Je ne t’efface pas. / Je ne m’efface pas.

Je me rase le crâne. Content : / plus un seul cheveu blanc / et je me rends dans cette salle de sport / que je fréquente un jour sur deux / Là des garçons au ventre plat / aux muscles bandés me saluent / m’encouragent de cent dents blanches / me narguent peut-être… / Comment en être sûr ? Ce n’est pas grave : / leur jeunesse me réconforte / Je pédale / Je cours / C’est ma grande manœuvre / Je cours et je pédale / pour n’aller nulle part / Je me proclame Atlas de la salle de sport / Atlas de fort peu d’envergure / je soulève en souffrant de modestes haltères / et rêve de porter à bout de bras la terre.

D’accord, je te promets de ne plus être sombre / et de ne plus verser des larmes sur des ombres / de ne plus prendre feu / de reprendre courage / de ne pas rester seul / Je te promets de ne plus rester tard / d’essayer / d’empêcher mes regards / de dévorer tes lèvres / de prendre du recul / Je te promets la lune / autoroute lactée que je n’emprunte guère / parce que tu n’y es pas / Mon sevrage est en cours / comme tu me l’as demandé / Tu ne t’en rends pas compte / Quand nous sommes tous deux / je ne te touche plus / je ne t’embrasse plus / je t’observe j’écoute / et je vole en secrets à tes lèvres la sève / des mots que tu murmures / des rêves que tu racontes / pour les mettre dans ce poème / dans un ordre / que tu sauras avant longtemps / quand nous ne ferons plus ensemble que des mots / sur une page qu’on tourne / Je te promets / d’être sage à tes noces / de ne pas me soûler / de jouer les enrhumés / quand rouleront mes larmes / Je te promets en somme / – un mensonge de plus / tel un café amer / expresso de fortune / exactement dosé / et vaguement suspect – / de ne plus t’adorer.

La dame d’onze heures est venue / pour ses cheveux et t’a donné / pas mal de boulot : beaucoup de mèches à arranger / à démêler à recouper / (en plus c’est une sacrée emmerdeuse par moments !) / tu es sur les genoux et l’estomac dans les talons / tu es content / tu as gagné
30 € / à la sueur honnête de ton front douloureux / que tu me donnes à embrasser / La dame d’onze heures est une pute / adorablement belle et charmante franco. / Elle exerce son art à Ans dans un meublé / Y élève un enfant entre deux rendez-vous galants / avec amour / Son annonce sur le web compte une faute d’orthographe / « jeune femme
propose des massages justes en face du Colruyt » / Pas grave, me décoche-t-elle admettant son erreur / les hommes ne sont pas trop regardant à cela / « Orthographe mon cul » / conclut-elle amusée / En hommage à Raymond Queneau ?

Après cette aventure à son corps défendant / On se retrouve seul, à fleur de peau, morose / Méchant, on pense mordre ; on se casse les dents / Même les plus beaux vers sonnent comme une prose / On rassemble des os, des rêves, des charades. / Alentour tout est mort. / L’étonnant voyageur y pose son bagage / se remémore une aube, une caresse, un port / et relate comment s’est passé son naufrage / On aura tout perdu / On repart de plus belle.

| Mademoiselle Grand et Monsieur Belle [extraits]

d’un chapeau de paille

Quand on demande à Monsieur Belle
comment et où il va,
invariablement
il répond
« vers l’été. »
Pour mieux appuyer ses dires,
il se coiffe d’un chapeau de paille.
Il y emprisonnera dès juillet le soleil,
(si l’occasion s’en présente,)
et, affirme-t-il haut et fort,
ne le libérera
qu’en échange d’une forte rançon.

des vieillards

Malgré tout ce qu’on peut lire dans les manuels de savoir-vivre, Mademoiselle Grand défend le point de vue qu’il n’est pas toujours possible de respecter les vieillards. Bien sûr, c’est ce vers quoi il faudrait tendre, admet-elle volontiers. Et en particulier en avançant en âge. Car il est rare bien sûr qu’on reste complètement indifférent au sort de la vieillesse, ne fût-ce qu’à la sienne propre. Cependant elle ne saurait trop conseiller aux jeunes gens prometteurs de se tenir à l’écart de tous ceux qui arborent canne, lunettes à double foyer ou tempes blanches. Car ces gens-là, prévient Mademoiselle Grand, sont hautement contagieux et, si vous n’y prenez garde, par leur conversation, leurs manies et leurs peurs, auraient tôt fait, sans le moindre espoir de rémission, de vous faire vieillir avant l’heure.
de la magie

Mlle Grand, en ce temps-là, ne possédait rien du tout
pas même le poids de ses paupières
ni l’éclat de ses souvenirs
et c’est peut-être ça qui rendait
si léger son regard
Elle ne possédait rien
pas un abécédaire
pas même un livre de magie
Et si quelqu’un parlait de purger une fontaine
ou du temps ou d’une rumeur
elle écoutait à peine
puis se vidait du peu qu’on venait de verser en elle
Quelques photos de grands-parents
venus visiter son sommeil
prenaient la poussière au soleil
d’une cheminée désaffectée
elle ne se souvenait pas d’eux.
Ni propriété ni fortune
ni famille, ni patrie non plus
Les animaux parfois lui rendaient ses caresses
et ça la rendait belle et payait le loyer.
des Trapulp

Dans le Grand Atlas des Peuples, Mlle Grand lit que chez les Trapulp, la natalité a repris de plus belle depuis l’arrivée sur le marché de la mode des bébés jetables. La formule en est simple : quand le désir de maternité devient irrépressible chez une Trapulpe, c’est son mari qui se rend illico à la halle aux marmots et fait l’emplette d’un bébé. Car c’est entièrement l’affaire de l’homme de faire ce choix important : comment sinon revendiquerait-il sa paternité ? Si, endéans les deux ans, la progéniture devait ne pas tenir ses promesses, on la rapporte au fabricant, qui l’élève lui-même, la recycle ou s’en débarrasse dieu sait comment. C’est d’ailleurs son problème et pas celui du consommateur.
La corvée de l’acte sexuel n’en est pas pour autant tout à fait supprimée dans la tribu, pas plus que la polygamie, car le mâle trapulp reste attaché à ses prérogatives ainsi qu’à ses traditions ancestrales.
Ainsi les Trapulp font-ils souvent l’amour mais ne se perpétuent qu’environ une fois l’an, par adoption et jamais à date fixe.
Quand les dents leur font mal, c’est le jour des bébés.

du sourire à l’enfant

À qui sourions-nous, se demande Mademoiselle Grand,
quand nous sourions à un petit enfant ?
À nos propres enfants ?
À notre propre enfance ?
Aux années prépubères,
aux années d’insouciance et de pur étonnement ?
Lui sourions-nous vraiment avec sincérité ?
Nous sourions-nous ?
Peut-être sourit-on bien au-delà de lui,
à un fantôme de soi-même
dont ce petit enfant se serait fait,
juste pour nous émouvoir,
un masque saisissant de ressemblance…
Quel enfant flotte alors à la surface de nos sourires ?

de la poésie

« L’avenir appartient aux indécis »
assène M. Belle, sentencieusement.
« Et la poésie à tous ceux qui savent se taire et écouter pousser les poils dans leurs oreilles. », renchérit Mlle Grand, en son for intérieur.
d’une promesse
Avec l’amant de l’œil, Mademoiselle Grand peint des orages.
Avec l’arpenteur de nuages, elle cherche son chemin
sur la terre comme dans le ciel
Ensemble, ils ont des yeux, dit-elle,
plus grands que leurs voyages.
Ces deux-là savent prendre le temps
de tutoyer les anges
Ils notent les nuages,
en décrivent les formes
mesurent leur vitesse
les baguent quelquefois (si le vent le permet)
Quand finit la saison, quand finit leur mission,
Mademoiselle Grand ne laisse partir ses deux amis
avec la promesse de se revoir
quand nous serons très vieux et nos sens apaisés –
autour d’une tasse de buée.
des poèmes d’amour

Un jour
je t’écrirai,
murmure Mademoiselle Grand
dans une oreille amie
murmure Mademoiselle Grand
avec ce fin sourire qui ne s’use jamais
Un jour
je t’écrirai des poèmes d’amour.
Je t’écrirai,
un jour
quelques poèmes d’amour
(puisque tu y tiens tant)
Des poèmes d’amour
si clairs et si profonds
qu’on peut se voir dedans
ou même s’y noyer
Un jour je t’écrirai des poèmes d’amour
liquides et limpides
dans lesquels tu seras
et que tu pourras lire
que tu pourras relire
à ton aise et comblé
quand je n’y serai plus.

| Si tu me disais viens [extraits]


Nous voici rendus
à nos solitudes
Nous voici rentrés
du voyage bleu
Voici qu’il repleut
et le soir élude
les jours et les jeux
qu’on croyait perdus
Nous avons trahi
quelques habitudes
Nous avons failli
vouloir être heureux

La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas moins douce
ne sera pas moins belle
juste peut-être un peu plus courte
peut-être aussi moins gaie
La vie au lendemain de ma vie avec toi
ne sera pas ceci ne sera pas cela
ne sera pas souci ne sera pas fracas
ne sera pas couci ne sera pas couça
ne sera pas ici ne sera pas là-bas
Ma vie sera séquelle, sera ce qu’elle sera
ou ne sera plus rien
Certains jours, par défi,
je ferai de petits voyages sur nos traces
je ferai de petits voyages sur nos pas
Et là je te ferai de petites fidélités
tant pis si tu l’apprends
si tu dois m’en vouloir
si jamais tu m’en veux de te l’avoir appris
entre ces lignes-ci
J’irai revoir des lieux que nous aimions ensemble
Je ne tournerai pas en rond
Si ça ne tourne pas rond
je prendrai nos photos
dans la boite à chaussures
sous le meuble en bois blanc
et je regarderai encore
par-dessus l’épaule du bonheur
combien tu étais belle
comment nous étions beaux
J’achèterai un chat
que j’appellerai Unchat
en hommage à l’époque où j’en étais bien sûr
incapable à tes yeux
Le thé refroidira ; personne pour le boire
L’été refleurira ; personne pour y croire
Je ne vais rien changer à l’ordre de mes livres
déplacer aucun meuble
J’expédierai nos cartes
qui disaient le destin
mais jamais l’avenir
à nos meilleurs amis
J’allongerai les jours
Je mettrai des tentures dans la chambre à coucher pour allonger
un peu également
le sommeil de mes nuits
mes nuits au lendemain de mes nuits avec toi
La vie au lendemain de ma vie avec toi
je la veux simple et bonne
je la veux douce et lisse
comme le plat d’une main qui ne possède rien
et ne désigne qu’elle.

T’arrive-t-il de désirer
la demoiselle de magasin ?
d’imaginer furtivement
son baiser doux comme le raisin
et son plaisir ?
Elle se prénommerait Harmonie
le temps ne passerait pas sur elle
ni sur sa bouche qui sourit
ni sur ses yeux qui nient
qu’elle rêva d’être la plus belle
Elle verrait que tu la regardes
prendrait ton désir pour le sien
tournerait peut-être la tête
T’arrive-t-il d’être amoureux
d’un profil qui court à l’oubli
à la vitesse d’un nuage
dans le passage le plus bleu ?

Tu te souviens
d’avoir tenu un œil de verre
toute une journée
caché dans ta bouche
Tu te rappelles avoir dansé aussi
avec un poisson sur l’épaule
à travers de longues nuits blanches
A présent
tu te sens chez toi dans tout espace
dont tes yeux ont soif
où grandit ton irrésistible
besoin de tendresse
ton besoin d’en donner
de recevoir encore
d’ici, d’ailleurs et sans mesure
la promesse de moments de douceur
Tout ce que tu possèdes tient
dans cette main d’enfant
serrée dans la tienne
S’il pleut, elle voudra jouer
à qui mouille-l’œil
des gouttes, des larmes ou du rire
Pour que tu joues aussi, il faudrait des nuages

Elle lui parle dans son sommeil
pour lui dire qu’elle l’aime. Elle visite
ses songes pour voir si elle y est
s’ils y sont tous les deux
Elle ne dit pas les mots qu’il faut
Elle ne les aura jamais dits
Elle lui parle dans son sommeil
Faute d’aimer encore et d’être désirée
par l’homme de ses jours par l’homme de ses nuits
elle se met à parler à l’homme de ses rêves
Espère-t-elle ainsi éveiller en douceur
un homme pour ses insomnies ?


On me trouve adorable
on trouve que je pique
on me somme de jeter
mon rasoir électrique
et mes lames jetables
 
On aime mes odeurs
On parle quatre langues
peut-être mieux encore
quand nous nous embrassons
 
On aime qui je suis
tant que je suis aimable
on ne demande rien
tant que je donne tout
 
On veut faire avec moi
un bout de chemin oui
mais on ne sait jusqu’où
ni qui montre la voie
 
On parle de me tatouer
de me marquer au fer
du souvenir heureux
On fait collection de photos
d’amants assassinés
pour avoir trop aimé
On me les place sous les yeux
On me menace
On parle de me séquestrer
parmi ses jouets les plus chers
et de me nourrir de caresses
dans la chambre des jours qui passent
 
On me trouve adorable
On oublie que je pique

Traverses-tu parfois en faisant ton jogging
ou retour de l’usine
l’île Monsin
qui abrite le Port autonome de Liège
où se plaisent la nuit, dit-on, tant d’invertis
(où l’on tourne, où l’on passe, sur le même canal
la même bande annonce
annonce si tu bandes ou va te faire foutre) ?
 
T’arrive-t-il de stationner un peu
sur l’aire de repos surplombant les terrasses
pour étancher ta soif ou reposer tes jambes
satisfaire un besoin ou simplement pour voir
comment Albert 1er – vu par Louis Dupont –
adossé à quarante-deux mètres de phare
prend son plaisir debout
entre les cuisses de la Meuse ?


	

| Le sens de la visite [extraits]


C’est chaque fois plus dur
plus acéré plus noir
ça court de jour en jour
à rebours de l’espoir
ça vous écrase un homme
ça grince, ça patine
ça racle, ça cramponne
moi je reste à ma place
je tiens bon, je m’agrippe
je m’accroche, je grimace
je plaide, je ploie, je pleure
je tiens le coup, je mords
sur ma chique je m’applique
à voir plus loin plus clair
à la vie à la mort
je pourrais lâcher pied
reprendre le collier
mais je n’ai pas la force
de faire demi-tour
Tu veux qu’on échange, tu veux ?
Tu veux ? Tu la veux ? Viens la prendre
ma place au soleil comme tu dis
Tu veux ma place ? Prends la toute
mais balaye mes traces
lâches et lasses parts d’ombre
sur les vitres du jour.

Il était blond mais italien
Il portait une chemise vert-pomme
Il portait beau
Nous lui faisions
bonne impression
(il se targuait de bien connaître les hommes
les femmes mieux encore (clin d’œil à mon endroit))
mais ne voulait pas se vanter de ses faveurs
Il avait beaucoup voyagé et vers le Nord
en français dans le texte – beaucoup roulé sa bosse
en Allemagne, il avait appris l’Allemande
en France, la Française, en Flandre la Flamande
et puis à l’autre bout du monde un peu aussi
Seul le pays des kangourous l’avait déçu
Nulle part, il n’avait douté de son pays
ni de l’aimer ni de le faire aimer à tous.
Il posait les questions mais aussi les réponses
Etions-nous à Rome pour la première fois ?
Y avions-nous des amis ?
Avons-nous observé comme le Capitole
est mal famé la nuit ?
Ai-je aussi remarqué comme les filles sont jolies
les terrasses fleuries ?
Il y avait ces jours-là des cas de varicelle,
soyons prudents : ne serrons pas de mains
et n’offrons pas nos lèvres
Notre guide parlait plus vite que le vent
et nous perdions la route et le sens de ses mots
à l’assaut des églises et des temples antiques
le bavard nous soûlait cependant que la Ville
rayonnait alentour
en se moquant sous cape de la situation.

Tes amis prennent de tes nouvelles
de ta santé, de tes poèmes
tu leur en donnes d’imaginaires
tu leur en donnes de tes doubles
de tes louves et de tes loups
fourbies dans les ténèbres épaisses
de ta farouche solitude.
Non, tu ne vas pas bien
qu’on se le dise, mais tout bas :
ta vie, à reculons, montre ses vrais visages
: trahisons, rebuffades et dentelles souillées.

Aujourd’hui j’ai sauvé la vie d’un escargot, sans raison, sans calcul, pour le simple plaisir de sauver une vie. Il n’était pas question de rivalité entre nous. Ce n’était pas lui ou moi : il était bel et bien le seul en danger. Lui, au milieu du trottoir, fragile et sur le point d’être écrasé sous la première semelle venue. Moi, au milieu de ma vie, fort, large et gorgé de tous les espoirs. Lui, tombé d’un arbre et venant tout juste de se chier dessus.
J’ai pris l’escargot dans ma main. Je lui ai soufflé au visage des paroles d’encouragement, puis je l’ai posé doucement, lentement, jusqu’à ce qu’il y adhère parfaitement, sur la branche du sorbier qu’il venait de quitter.
Aujourd’hui, j’ai pesé une vie d’escargot.


Est-il une façon de sortir de ceci,
d’ouvrir le feu sans se brûler la peau,
sans manger sa parole ou se mordre la langue,
de sortir de la nuit les pieds légers
tout sourire en haussant bellement les épaules.
(Vivre les nerfs à vif, cela ne nous vaut rien)
Est-il une façon de sortir de ceci ?
La connais-tu la manière élégante
d’ouvrir le bal sans desservir la danse,
de dire « tout est loin » et d’aller à la ligne
de se tenir à bonne distance l’un de l’autre
de dire « tout est loin » sans changer de trottoir
et questionner encore comme chaque matin
le regard du marchand d’automne
« Quoi de neuf sur le front des rêves ? »

Nous ne parlons jamais au passé
nous passons
Parfois nous nous taisons et pendant nos silences
des souvenirs s’écrivent
Je t’offre des fleurs sans épines
du poisson sans arêtes
des olives sans noyau.
Tu caresses le général
J’embrasse le particulier
tu vis trop vite
je parle trop fort
nous nous aimons
Nous ne parlons jamais de passion
nous passons
du temps dans les bras l’un de l’autre à ne rien faire
que caresses et sourires
et penser à des livres qu’on aimerait relire
mais dont le titre est oublié
Le catalogue automne-hiver
obsolète au printemps prochain
est posé là
entre nous deux
Il dit en petits caractères
ce que nous ne savons pas encore
qu’au magasin de vivre ensemble
même s’il n’a jamais servi
aucun article ne s’échange
Nous ne parlions jamais du passé
nous passions.


Je suis fleur bleue en amitié.
Ça va te paraître suspect
à toi qui crains les sentiments
les plans pas clairs ou les embrouilles
Moi qui suis carré en amour
comme une montre de plongée
j’aime nos rendez-vous complices
et nos sourires entendus
nos confidences au masculin
sur la portée de nos espoirs
la mesure de nos ambitions
l’envergure de nos projets
et la taille de nos pénis
(aucun danger je te le jure
à toi qui hais les quiproquos
tu n’as pas à serrer les fesses
tu ne dois pas serrer les poings
je n’ai pas ta photo sur moi
et ton poil ne me trouble pas
J’aime ta bouche pour ses mots
j’aime tes yeux pour leur regard
et j’aime les raisons qui nous mettent
à bonne distance du chaos –
J’aime savoir quand tu vas bien
j’aime savoir quand tu es mal
Par-dessus tout j’aime avec toi
être fleur bleue en amitié

| Un danseur évident [extraits]


un poco loco

C’était une nuit de grand cynisme
La lune pleurait des marées
On avait mis des chiens à table
Des colliers de larmes de loup
Autour de la gorge des filles
Chacun voulait battre son fou
Mais les fous ne se montraient pas
Et restaient assis en silence
Dans les coulisses du paradoxe
Les enfants parlaient de me pendre
De me livrer aux fourmis rouges
Puis de me faire brûler vif
Et j’avançais à pas prudents
Dans le sillage de leurs jeux
En faisant flèche des serpents
lovés autour des jours heureux.


tears inside

Il se peut qu’elle passe
Comme à son habitude
Vivement
Les jambes nues
L’œil noir comme je l’aime
Et que ce coup de vent
Balaye les paroles
Que j’aurai préparées
Et quelques certitudes
Qu’elle ne s’étonne pas
Qu’au lieu de vivre un peu
Je regarde pleuvoir
Autour de moi le monde
Et ses baleines blanches
Qu’au lieu de lui sourire
Je regarde trembler
Immobile et muet
Mes doigts tenant la page
D’où s’efface notre histoire.

don’t explain (pour T.B)

Tu t’étonnes de la femme à barbe
Et tu t’indignes de la dette
Tu t’émerveilles du poids des vagues
Tu ris aux anges quand tu aimes
à la fille qui te fait l’amour
Tu titubes dans un champ de mots
Miné bien avant ton passage
Tu soupires en la compagnie
De vieilles filles sans merci
Qui te congratulent d’être jeune
Et tu saignes de la bêtise
Et tu te blesses avec l’idée
Que tout a déjà été dit.

so what

D’autres posent là une couverture, un carton
Une paillasse, un matelas, pas elle.
Elle est assise par terre, à même le sol
Qu’il soit de poussière ou de boue
De huit heures à midi.
Après quoi, Dieu seul
Si elle croyait en lui
Saurait ce qu’elle devient et où elle disparaît.
Tout bonnement assise là elle ne demande rien.
Elle ne tend pas la main.
Elle ne fait pas état de besoins
Ni étalage de pauvreté
Elle ne montre ni ne démontre.
Elle ne prétexte pas, elle n’invoque
Ni bouches d’enfants, ni fins de mois difficiles,
Ni gueules de chiens à nourrir.
Elle se tait.
Elle ne négocie rien ; elle n’en appelle pas aux passants
Elle les apostrophe
Sans sourciller, sans un sourire : “ Bonne chance ”.
Les exhorte-t-elle ainsi pour que toute sa malchance
Agisse comme un paratonnerre.
Et cela s’achète-t-il ?
Cela s’échange-t-il ?
Cela passera-t-il
Comme passe le reste.

giant steps pour P.L.

Vous êtes amateurs Vous êtes candidats Vous êtes animateurs Vous êtes animés des meilleurs sentiments Vous êtes généreux Vous êtes jeune ou vieux Nous sommes à genoux devant votre génie Vous êtes aux gourous et nous sommes aux anges Vous savez les dangers Vous ne vous gênez pas Vous n’êtes pas gêné Nous aimons la jeunesse Vous ne reculez pas devant aucun spectacle Vous ne reculez pas devant aucun obstacle Vous ne roucoulez pas Vous n’êtes pas pigeon Vous faites en six cents signes le tour de la question Vous êtes chaste et pur Vous baisez comme un dieu N’avez pas froid aux yeux Vous êtes chaud lapin Vous avez l’œil narquois Vous narguez la femelle Vous savez l’argument qui gagne ses faveurs Vous êtes un bel esprit Vous faites jolie figure Hantez un corps parfait Votre haleine impeccable parfume quatre langues Vous mangez tous les jours de ce pain-là c’est bon Vous ne vous mêlez pas Vous n’emmêlez personne Vous en menez plutôt large Vous êtes assureur Vous assurez Vous êtes rassurants Vous aimez le pouvoir Vous êtes amateurs Vous êtes éclairés. Nous sommes rassurés.

‘round midnight

Toutes les nuits, tu as de petites peurs
Souples et malléables comme des bras d’enfant
Autour de tes épaules nues
Tu crains qu’il soit l’heure
Des cambrioleurs roux
Tu crains que les volets ne se relèvent pas
Restent à jamais coincés
Que la rouille, le brouillard, de mauvaises pensées
Ou de mauvaises rencontres t’imposent leur loi
Tu crains que ce soit lui
Les bras mouillés de sang
Qui vient chercher son dû
Toutes les nuits, tu caches tes jouets
Sous l’oreiller des fées
Dans la botte du géant
Toutes les nuits, tu serres tes angoisses
Tu les tords, les étreins,
Tu les trais ; il en sort
Une transpiration qui te chasse du lit
à la rencontre de bruits, de craquements et de voix
Dont le jour se souvient,
Et des rêves aussi.

lush life

C’en est fini des jeux de gamin, tu t’équipes
D’un cellulaire aux aguets à ton flanc
D’un costume trois pièces, de quatre cravates gaies
Une pour chaque jour de la semaine
Et sous cette livrée, on t’arme capitaine
Adoubé par la main qui t’a tenu la tête
Hors de l’eau quand l’humeur était à la noyade
Loin du four quand le gaz entrait dans tes poumons
Tu vas leur montrer qui est le maître du monde
Bleu électrique où tes cavaliers se déplacent
Dédaigneux des ténèbres et de la pesanteur
Et tu vas leur apprendre à ces bourreaux fantômes
Qui détient qui décide et qui dicte sa loi
Aux marchés
Aux marcheurs
Aux marches du palais
à la belle princesse
Qui snobait tes caresses
Tu t’équipes, tu t’armes
D’un bonheur sur mesure et d’un destin portable


	

| J’arrive à la mer [extraits]


Ils savent le jour Ils savent le chemin
Ils savent comment conduire une vie
Leurs chaussures sont d’usine
leurs aventures aussi
Ils avalent le brouillard du matin
Ils savent dans quel sens
ils savent de quel droit
Tout est clair et pour l’heure ils sourient
Ils ne reculent pas ils ne raccrochent pas
S’ils foncent à corps perdu, s’en donnent à cœur joie
c’est en plaçant leurs pas dans l’empreinte d’hier
Ils savent de mémoire
l’horaire des retours.


Dans ma chienne de vie
Il n’y a pas cent choses que j’aime avec fracas
: mes livres sont muets qui parlaient du bonheur
Il y a bien le rire d’un enfant sous la pluie
La course d’une étoile ou le flanc d’une vague
Il y a mes plaisirs domestiques, leurs revers
(puis toi mais tu t’en vas toujours)
Il y a le bien-être qui ne dit pas son nom
Et qui s’en va aussi pour d’autres, comme toi
Comme le jour avec la nuit et ses couleurs
Ce soir nous sommes deux parmi vingt : tu souris
Tourné vers les poètes j’applaudis ton profil
Et les voix et les mots et ta beauté qui filent.

Ne touchez pas les fils
même tombés sur le sol
de la littérature de gare, direz-vous
Cannes à pêche, promesses,
drapeaux et inquiétudes
gardez ces grands objets à distance des rails
Le soupçon m’électrise et dans mes solitudes
je m’ébroue de chagrins gros comme un jour heureux
je craignais et je crains la vie plus que la mort
et ne ramasse jamais le feu avec mes mains
en cherchant le sommeil
je troue de rêves creux
l’oiseau qui croyait faire le printemps sur ces fils.

Ne roue jamais de coups un ami de fortune
ne l’admoneste qu’avec
de riches réserves de miel
Il te les rendrait au centuple, ces coups
avec les joies et les tourments d’un corps
qu’à l’insu du temps il prolonge
Ne foule pas aux pieds un ami de passage
mais veille que ton visage survive en lui
jeune et lisse comme une poire
et qu’un rire de fontaine s’échappe encore de lui
lorsqu’il sera stérile, avare, accablé d’années
et de maux, et qu’il se souviendra
intarissablement d’avoir bu avec toi.

Je préfère une cause légère
Je préfère un train de fleurs fanées
Les veines de ma mère
ont les mêmes traverses
Je suis né dans l’Impasse des possibles
Je préfère une cause légère
des amours de passage un bonheur éphémère
un coucher de soleil un amitié en août
La gravité du monde, je la dédie à d’autres
Je préfère égarer la tangente
et recouvrir mes traces par mes pas
Les loups, s’ils ont mangé nos pères,
nous ont au moins laissé leurs rêves à ronger.

Et j’aime ton rire aux fossettes
et j’aime ta courte mémoire
et j’aime pourquoi tu te fâches
et j’aime comme il faut t’aimer – et j’aime
quand il faut rester parce qu’il est tard que tu doutes
et j’aime comment tu hésites
à dire que tu t’éloignes à dire que tu nous lâches
et j’aime tes désistements tes coups de cœur
tes coups de bluff et tes retards en amitié
et tes mensonges par omission
et j’aime regarder passer au printemps les filles avec toi
et quand tu donnes d’un sourire
le signal de se retourner

De quatorze heures à la tombée du jour
Marco, tu viens ici t’asseoir
sur ces pelouses et voir s’y prélasser
des garçons amoureux et des filles dénudées
puis tu rentres chez toi parce que les policiers
quand vient la nuit opèrent des contrôles
(tu ne supportes plus leurs yeux sur ton regard)
Tu as trente ans, tu t’habilles de jaune
pour paraître plus jeune et pour être mieux vu
également de ceux qui cherchent le soleil
en des endroits secrets où l’herbe piétinée
est moins verte qu’ailleurs –
et qui se laissent toucher les poings serrés.

	

| Retours [extraits]


Tout commence ici
par des bruits d’enfance
remontant l’escalier
pendant notre sommeil
Ils reviennent au soir
les poings bleuis
à force d’avoir frappé
la neige entre les yeux
les chemins de l’école
sont les plus beaux retours

Un théâtre chinois
que la nuit met en place
les ombres de chevet
s’affrontent sur le mur
La main le loup deux doigts les fées
l’index du chasseur tient en joue
les menaces de la forêt
Une voix parfume l’orée des chambres
Maman nous met au lit
Papa couche le soleil

On ne perd rien Pas une miette
Le souvenir haché menu
dans les griffes du Chat Botté
nourrit plusieurs tables d’années
A force de persévérance
si le bûcheron parvient enfin
par la faim par le feu pour du pain ou par jeu
à perdre sept fois l’enfance
l’ogre aura quitté son château
et rétamé les bottes fées

Petit au jour le jour
vivant dans l’entrevu
dans l’éclair du passage
d’un oiseau sur le ciel
On marque de ses ongles
les cuisses des géants
espaliers du bonheur
vers lequel tout grandit
On arrose de larmes
le haricot magique

C’est à la promenade
qu’on rencontre le vent
les chênes les chevaux
le cèpe et l’arc-en-ciel
On flâne à la file indienne
sur le sentier de la guerre
Désinvoltes quelques oncles
lancent des signaux de fumée
Les mamans vont devant
dans leur robe de bal

Tout s’achève par des jeux
les peluches ventriloques
mélangent dans leur haleine
la vanille du sommeil
Il chuchote par les fenêtres
qu’il ouvre la nuit  » Ne dors pas ! « 
il se voile, tournoie, vole
léger comme la boutique aux rêves
Le jour se noie dans
l’œil du marchand de sable

Le prince s’appelle Aujourd’hui
il solde ses armées de plomb
La princesse prendra le train
Rendez-vous ensemble à Paris
 
On disait que tu étais Belle
Cache-cache parmi les pages
aux quatre choix aux quatre coins
du domaine les mots se sont tus
 
Potons pour savoir qui de nous
– un deux trois – ne grandira pas


	

| Une quarantaine [extraits]


Non pas en vie mais dans la vie
attentif surtout à me perdre
aux cinq horizons du présent
J’écris pour tenir entrouverte
la porte du poème entrevu
Je vis un peu moins bien. Je pleure
des plaisirs habillés de sens
Le nez au vent, je tourne bride
Que vaut ce néant qui frémit ?
Vide à demi, moitié vivant,
un peu plus homme que poète
si près du bord je fais la bête
Qui reste-t-il si je perds pied ?

Passé l’âge d’ouvrir
le ventre des abeilles
qu’ai-je offert à mes mains
sinon les étreintes faciles
d’un plaisir divisible par
les fractions blanches de la page ?

Je me raconte ici mais encore à voix basses
couvertes comme par un vacarme tacite
Même si mes mensonges se mutinent parfois,
leurs récits sentent l’air du large
Unique maître à bord car j’ai fait prisonniers
les négriers de la mémoire
voleurs des lunes de mon enfance
On croit que je prie : je blasphème
À voix basses je maudis toutes
les mères les promises les saintes les putains
aventurières de l’odyssée,
clandestines du vaisseau destin,
filles aux milles bouches
dont une seule me parla jamais.

Parce que le jour me devance
qu’enfin tout aura été dit
je lèche sur mes doigts d’enfance
rires bobos
et noirs sureaux
confitures de paradis

Qui que tu sois Fille ou Garçon
Passant Ami Voleur d’icônes
je veux t’offrir cette chanson
à jouer sur la corde raide
de la guitare que tu sais
Prends l’air et jette les paroles
si elles te mentent
Surtout j’aime
tes lèvres autour de la musique
Il y a longtemps que je danse
charme repu d’amours arides
funambule à la corde raide
entre les mots de ces couplets
dans la parade que tu sais

Puis vient l’été le beau visage bleu
je vais placer une chaise de feuilles
devant ma porte verte
et me livrer
en toute impudeur
en pâture aux paysages

Ici du moins les choses vont de soi
La belle demoiselle a les plus beaux atours
Les rames de haricots débouchent sur le ciel
Les géants et les chats vont bottés des légendes
qui arpentent mes nuits
Les borgnes – des méchants –
dévorent les gentils, par contrariété
La profondeur des douves
comme des oubliettes
fait craindre le seigneur d’un lieu si fantastique
C’est ma contrée : entrez compagnons d’épopée
La féerie va de soi :
je vous adouberai
d’un feu de coquelicots

| J’arme l’oeil [extraits]


On marche On vole parfois
des mots au paysage
On tournoie dans le vent
On prononce pierre et on la lance
On épelle fleur et on la cueille.
On murmure source pour boire.
On pense que c’est là la vraie vie.
dans laquelle tout se réinvente
Et peut-être n’est-ce même pas
une pensée solide
mais la voix énervée
d’un rêve qui revient.


Reprendre tes images
les déplacer un peu
les mélanger aussi
caresser de mes mots
la peau des paysages
Lire sur la frontière
les couleurs que tu couches
le lit d’une rivière
la lumière d’un ciel
le baiser d’une bouche
Voir l’ombre de la flamme
dans tes feux d’artifice
dire l’arbre hippocampe
qui nage dans tes encres
écrire l’impossible
palimpseste de l’œil.

L’hiver ne me vaut rien.
Je palpe des fantômes.
Je baisse les volets
pour ne pas voir qu’il neige
mais la neige me voit
et me perçoit peut-être
comme un frère éphémère
froid, lâche et mou qui tombe
aussi bas que possible
d’un ciel qui l’a trahi.
Il faudrait qu’on se parle
que j’ouvre ma fenêtre
et boive son baiser.

Ephémère joggeur
dénudé dans les dunes
tu surgis on dirait
que tu sors du soleil
que tu t’ouvres une route
sur Terre parmi nous
tu t’arrêtes tu baignes
dans ta transpiration
et tu ne nous vois pas
puis tu reprends ta course
auréolé des feux
de ta courte beauté
la lumière t’avale
et recrache ton ombre
un point qui clôt la plage
l’horizon te va bien.


Les années n’y font rien Nous sommes
les enfants de nos paysages
de leurs heures d’ennui fertile
Nous tournons lentement les pages
d’un livre qui salit les doigts
et rembobine les décors
jamais les gestes ni les choix
Nous avançons avec des moues
de ciels de pluie et d’hivers pâles
dans notre lecture assommante
du livre qui mange nos jours.

Il aura appris seul
sans livres ni école
à converser avec le monde
Maintenant qu’il vole
avec les ailes fragiles
de ses propres certitudes
la pudeur n’est plus sa compagne
la nudité lui convient
et la peau de son coeur respire.

C’est un fil invisible
qui me relie à toi
Quand je tombe
je t’entraîne
Quand je tourne en rond
nous nous emmêlons
Et quand ma langue se délie
il se dénoue
et tu t’en vas.