Ils savent le jour Ils savent le chemin Ils savent comment conduire une vie Leurs chaussures sont d’usine leurs aventures aussi Ils avalent le brouillard du matin Ils savent dans quel sens ils savent de quel droit Tout est clair et pour l’heure ils sourient Ils ne reculent pas ils ne raccrochent pas S’ils foncent à corps perdu, s’en donnent à cœur joie c’est en plaçant leurs pas dans l’empreinte d’hier Ils savent de mémoire l’horaire des retours. |
Dans ma chienne de vie Il n’y a pas cent choses que j’aime avec fracas : mes livres sont muets qui parlaient du bonheur Il y a bien le rire d’un enfant sous la pluie La course d’une étoile ou le flanc d’une vague Il y a mes plaisirs domestiques, leurs revers (puis toi mais tu t’en vas toujours) Il y a le bien-être qui ne dit pas son nom Et qui s’en va aussi pour d’autres, comme toi Comme le jour avec la nuit et ses couleurs Ce soir nous sommes deux parmi vingt : tu souris Tourné vers les poètes j’applaudis ton profil Et les voix et les mots et ta beauté qui filent. |
Ne touchez pas les fils même tombés sur le sol de la littérature de gare, direz-vous Cannes à pêche, promesses, drapeaux et inquiétudes gardez ces grands objets à distance des rails Le soupçon m’électrise et dans mes solitudes je m’ébroue de chagrins gros comme un jour heureux je craignais et je crains la vie plus que la mort et ne ramasse jamais le feu avec mes mains en cherchant le sommeil je troue de rêves creux l’oiseau qui croyait faire le printemps sur ces fils. |
Ne roue jamais de coups un ami de fortune ne l’admoneste qu’avec de riches réserves de miel Il te les rendrait au centuple, ces coups avec les joies et les tourments d’un corps qu’à l’insu du temps il prolonge Ne foule pas aux pieds un ami de passage mais veille que ton visage survive en lui jeune et lisse comme une poire et qu’un rire de fontaine s’échappe encore de lui lorsqu’il sera stérile, avare, accablé d’années et de maux, et qu’il se souviendra intarissablement d’avoir bu avec toi. |
Je préfère une cause légère Je préfère un train de fleurs fanées Les veines de ma mère ont les mêmes traverses Je suis né dans l’Impasse des possibles Je préfère une cause légère des amours de passage un bonheur éphémère un coucher de soleil un amitié en août La gravité du monde, je la dédie à d’autres Je préfère égarer la tangente et recouvrir mes traces par mes pas Les loups, s’ils ont mangé nos pères, nous ont au moins laissé leurs rêves à ronger. |
Et j’aime ton rire aux fossettes et j’aime ta courte mémoire et j’aime pourquoi tu te fâches et j’aime comme il faut t’aimer – et j’aime quand il faut rester parce qu’il est tard que tu doutes et j’aime comment tu hésites à dire que tu t’éloignes à dire que tu nous lâches et j’aime tes désistements tes coups de cœur tes coups de bluff et tes retards en amitié et tes mensonges par omission et j’aime regarder passer au printemps les filles avec toi et quand tu donnes d’un sourire le signal de se retourner |
De quatorze heures à la tombée du jour Marco, tu viens ici t’asseoir sur ces pelouses et voir s’y prélasser des garçons amoureux et des filles dénudées puis tu rentres chez toi parce que les policiers quand vient la nuit opèrent des contrôles (tu ne supportes plus leurs yeux sur ton regard) Tu as trente ans, tu t’habilles de jaune pour paraître plus jeune et pour être mieux vu également de ceux qui cherchent le soleil en des endroits secrets où l’herbe piétinée est moins verte qu’ailleurs – et qui se laissent toucher les poings serrés. |
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| La Traversée des habitudes [extraits]
Sur la Batte, un matin qu’il neige doucement je revois cet ami dont les cils ont blanchi Il déprime il se plaint de tout et de sa vie du chômage qui dure et des années qui passent en noir et blanc, du sort de ses photographies On est dans le chemin La foule nous encercle ça se bouscule autour Il poursuit sa complainte. Son parapluie se prend aux cheveux d’une fille comme lui d’Italie et leurs rires se croisent Toute la neige glisse et sa tristesse avec : Ils ont des amis communs, peut-être des cousins Ils s’esclaffent ensemble entrelacent deux langues Un soleil sicilien réchauffe les flocons Massimo m’offrira un verre après l’hiver. |
Nous sommes trois debout dans une file indienne attendant que la pharmacienne se libère d’une quinquagénaire en proie à ses démons ménopause neurasthénie et cellulite Nous sommes là qui triturons nos ordonnances toi pour ton viagra, lui pour sa méthadone moi pour un supplément de vitamine D trois hommes que leur vie malmena jusqu’ici La pharmacie est de garde jusqu’à midi Des miroirs trop polis accusent nos profils Un ensoleillement hors saison s’y reflète Le temps est arrêté mais l’ennui veut poursuivre le cours interrompu d’un dimanche d’hiver fatigue, accouplement, solitude et sevrage. |
Tenir la chambre écrire mes poèmes sur le temps qui n’est plus sur l’inconfort d’aimer sur les amis qui n’ont plus tout à fait les mêmes égards à mon endroit depuis que mon bonheur ne passe plus par toi. Me souvenir aussi que nous faisions l’amour dans l’éveil de nos sens en dépit du bon sens. Rester au lit Écouter la Brit pop qui ne vieillit jamais Prendre une cigarette, l’écraser convaincu que fumer le jour nuit davantage que la nuit. |
Tous les poètes font semblant d’être tristes ou d’être gais semblant d’écrire des vers blancs ou rimés si bon leur semble. Quand ils sont gais, ils abordent la vie avec le sourire le vin sans sobriété tristes ils exécrent leur nombril et leurs semblables semblablement exécrables. Les poètes mettent des mots mots qui pleuvent ou qui volent comme ils peuvent et où ils veulent. ça les console d’être poètes mais en surface en vérité ça ne résout pas leurs poèmes. |
« Quelle époque », grogne-t-elle. Le bus n’est pas pressé. Il avance à pas d’ours Lovés sur les sièges du fond, garçons rieurs aux corps graciles, deux ados se roulent des pelles « Quelles moeurs », acquiesce-t-il. Ils sont vieux comme le monde désapprouvent de concert parlent un peu de tout des plaisirs et des jours Elle se rend sur la tombe de son deuxième mari Il va à l’hôpital Peut-être une tumeur Il demande où descendre « C’est l’arrêt juste avant le cimetière », dit-elle Je suis seul à sourire dans ma barbe d’imberbe. |
Si on ouvrait le dimanche matin qu’est-ce qu’on y trouverait ? À coup sûr des croissants peut-être des oeufs frais, des grasses matinées ? des promesses de soleil ? des retours de la messe ? des étreintes suspendues par le rire des enfants ? Est-ce qu’on retrouverait dans les entrailles tièdes d’un dimanche matin les joies acidulées du week-end qui culmine à son humble zénith ? |
Indivisible vie arrête-toi un peu marque une courte pause Regarde-moi comme un ami dont on ne sait plus trop que faire parce qu’il n’a jamais écouté vos conseils Je suis toujours à toi désireux de mieux faire à l’avenir s’il vient Indivisible vie Escorte-moi longtemps partagé mais vivant. |
|J’arrive à la mer et autres textes [extraits]
| Ils savent le jour Ils savent le chemin Ils savent comment conduire une vie Leurs chaussures sont d’usine leurs aventures aussi Ils avalent le brouillard du matin Ils savent dans quel sens ils savent de quel droit Tout est clair et pour l’heure ils sourient Ils ne reculent pas ils ne raccrochent pas S’ils foncent à corps perdu, s’en donnent à cœur joie c’est en plaçant leurs pas dans l’empreinte d’hier Ils savent de mémoire l’horaire des retours. Dans ma chienne de vie Il n’y a pas cent choses que j’aime avec fracas : mes livres sont muets qui parlaient du bonheur Il y a bien le rire d’un enfant sous la pluie La course d’une étoile ou le flanc d’une vague Il y a mes plaisirs domestiques, leurs revers (puis toi mais tu t’en vas toujours) Il y a le bien-être qui ne dit pas son nom Et qui s’en va aussi pour d’autres, comme toi Comme le jour avec la nuit et ses couleurs Ce soir nous sommes deux parmi vingt : tu souris Tourné vers les poètes j’applaudis ton profil Et les voix et les mots et ta beauté qui filent. Ne touchez pas les fils même tombés sur le sol de la littérature de gare, direz-vous Cannes à pêche, promesses, drapeaux et inquiétudes gardez ces grands objets à distance des rails Le soupçon m’électrise et dans mes solitudes je m’ébroue de chagrins gros comme un jour heureux je craignais et je crains la vie plus que la mort et ne ramasse jamais le feu avec mes mains en cherchant le sommeil je troue de rêves creux l’oiseau qui croyait faire le printemps sur ces fils. Ne roue jamais de coups un ami de fortune ne l’admoneste qu’avec de riches réserves de miel Il te les rendrait au centuple, ces coups avec les joies et les tourments d’un corps qu’à l’insu du temps il prolonge Ne foule pas aux pieds un ami de passage mais veille que ton visage survive en lui jeune et lisse comme une poire et qu’un rire de fontaine s’échappe encore de lui lorsqu’il sera stérile, avare, accablé d’années et de maux, et qu’il se souviendra intarissablement d’avoir bu avec toi. Je préfère une cause légère Je préfère un train de fleurs fanées Les veines de ma mère ont les mêmes traverses Je suis né dans l’Impasse des possibles Je préfère une cause légère des amours de passage un bonheur éphémère un coucher de soleil un amitié en août La gravité du monde, je la dédie à d’autres Je préfère égarer la tangente et recouvrir mes traces par mes pas Les loups, s’ils ont mangé nos pères, nous ont au moins laissé leurs rêves à ronger. Et j’aime ton rire aux fossettes et j’aime ta courte mémoire et j’aime pourquoi tu te fâches et j’aime comme il faut t’aimer – et j’aime quand il faut rester parce qu’il est tard que tu doutes et j’aime comment tu hésites à dire que tu t’éloignes à dire que tu nous lâches et j’aime tes désistements tes coups de cœur tes coups de bluff et tes retards en amitié et tes mensonges par omission et j’aime regarder passer au printemps les filles avec toi et quand tu donnes d’un sourire le signal de se retourner De quatorze heures à la tombée du jour Marco, tu viens ici t’asseoir sur ces pelouses et voir s’y prélasser des garçons amoureux et des filles dénudées puis tu rentres chez toi parce que les policiers quand vient la nuit opèrent des contrôles (tu ne supportes plus leurs yeux sur ton regard) Tu as trente ans, tu t’habilles de jaune pour paraître plus jeune et pour être mieux vu également de ceux qui cherchent le soleil en des endroits secrets où l’herbe piétinée est moins verte qu’ailleurs – et qui se laissent toucher les poings serrés. |
| Desperados [extraits]
Désespérés, nous ne le sommes que parce que nous voulons tout Le bonheur fou dès qu’on le nomme prend ses belles jambes à son cou et n’ honore plus ses rendez-vous. |
Je vous salue / mes compagnons de route et de déroute / passants d’anonymes partages de mon voyage sans boussole / frères obscurs des passages secrets / Qu’on ne me cherche plus de ce côté de l’eau / dans un rang sur une scène ou dans la loge sept / Je me mets entre parenthèses / je prends le large / je déserte ma rue / ma cour ma demeure ma chambre / ma femme mon enfant et mes bêtes / pour donner corps aux quelques rêves / que je perds trop souvent de vue / pour un autre versant du monde / plus juste plus honnête / plus transparent sans doute / où j’apprends à me supporter / Et cela ne va pas sans amour / et cela ne va pas sans colère / et cela ne va pas sans regret / Ne me reprochez pas de m’être séparé / de toutes vos tendresses / elles ne sont pas perdues : je les garde en réserve / et j’en goûte chaque jour une saveur nouvelle / Je n’abandonne personne / je me sépare un peu / je cesse d’être deux / je me coupe en quatre / pour et contre vous / Vous n’allez pas comprendre / vous ne comprendrez pas / Posez là vos réponses / ne cherchez pas de clé / qu’on ne me juge pas / Je demande pardon sans confesser de fautes / à tous ceux que je blesse / Je cours après un but / dont mes yeux cernent les contours / seulement un court moment / quand des larmes apparues / m’aveuglent et repartent / comme elles sont venues. / Ne vous étonnez pas / Vous m’avez vu rompre des ponts / refuser votre bras tendu / vous m’avez vu descendre / vous ne me verrez pas tomber / Mon parachute s’ouvre / et les dés sont jetés. |
Tu m’as envoyé ce sms : « tu me manques » / exactement à une heure trente quatre / En Allemagne du Sud où s’écoulent mes journées / entre l’attente et le passage du poème / je ne découvre ton mot / qu’à l’heure du déjeuner / Et que veux-tu que je réponde à cela ? / Là-bas / de l’autre côté de mon monde / tu dors avec un homme / peut-être enveloppé de ses bras / peut-être contre son dos tourné / un homme dont tu parles plutôt amoureusement / dont tu déplores juste le manque de tendresse / et que tu vas sous peu épouser / « Tu me manques » / onze lettres que tu as composées / dans quel but ? / un constat ? / un reproche ? / un regret ? / un appel ? / Qu’attends-tu que j’en fasse ? / Quel rôle me réserves-tu encore dans ce spectacle ? / dans ce jeu doux amer dont tu annonces / et dénonces les règles / au fur et à mesure que / mon – le mot amour ne me sert plus du tout – attachement / en voulant reculer progresse. / Je te retourne ton message / avec les mêmes mots / dans un autre désordre / Je ne l’efface pas. / Je ne t’efface pas. / Je ne m’efface pas. |
Je me rase le crâne. Content : / plus un seul cheveu blanc / et je me rends dans cette salle de sport / que je fréquente un jour sur deux / Là des garçons au ventre plat / aux muscles bandés me saluent / m’encouragent de cent dents blanches / me narguent peut-être… / Comment en être sûr ? Ce n’est pas grave : / leur jeunesse me réconforte / Je pédale / Je cours / C’est ma grande manœuvre / Je cours et je pédale / pour n’aller nulle part / Je me proclame Atlas de la salle de sport / Atlas de fort peu d’envergure / je soulève en souffrant de modestes haltères / et rêve de porter à bout de bras la terre. |
D’accord, je te promets de ne plus être sombre / et de ne plus verser des larmes sur des ombres / de ne plus prendre feu / de reprendre courage / de ne pas rester seul / Je te promets de ne plus rester tard / d’essayer / d’empêcher mes regards / de dévorer tes lèvres / de prendre du recul / Je te promets la lune / autoroute lactée que je n’emprunte guère / parce que tu n’y es pas / Mon sevrage est en cours / comme tu me l’as demandé / Tu ne t’en rends pas compte / Quand nous sommes tous deux / je ne te touche plus / je ne t’embrasse plus / je t’observe j’écoute / et je vole en secrets à tes lèvres la sève / des mots que tu murmures / des rêves que tu racontes / pour les mettre dans ce poème / dans un ordre / que tu sauras avant longtemps / quand nous ne ferons plus ensemble que des mots / sur une page qu’on tourne / Je te promets / d’être sage à tes noces / de ne pas me soûler / de jouer les enrhumés / quand rouleront mes larmes / Je te promets en somme / – un mensonge de plus / tel un café amer / expresso de fortune / exactement dosé / et vaguement suspect – / de ne plus t’adorer. |
La dame d’onze heures est venue / pour ses cheveux et t’a donné / pas mal de boulot : beaucoup de mèches à arranger / à démêler à recouper / (en plus c’est une sacrée emmerdeuse par moments !) / tu es sur les genoux et l’estomac dans les talons / tu es content / tu as gagné 30 € / à la sueur honnête de ton front douloureux / que tu me donnes à embrasser / La dame d’onze heures est une pute / adorablement belle et charmante franco. / Elle exerce son art à Ans dans un meublé / Y élève un enfant entre deux rendez-vous galants / avec amour / Son annonce sur le web compte une faute d’orthographe / « jeune femme propose des massages justes en face du Colruyt » / Pas grave, me décoche-t-elle admettant son erreur / les hommes ne sont pas trop regardant à cela / « Orthographe mon cul » / conclut-elle amusée / En hommage à Raymond Queneau ? |
Après cette aventure à son corps défendant / On se retrouve seul, à fleur de peau, morose / Méchant, on pense mordre ; on se casse les dents / Même les plus beaux vers sonnent comme une prose / On rassemble des os, des rêves, des charades. / Alentour tout est mort. / L’étonnant voyageur y pose son bagage / se remémore une aube, une caresse, un port / et relate comment s’est passé son naufrage / On aura tout perdu / On repart de plus belle. |
| Mademoiselle Grand et Monsieur Belle [extraits]
| d’un chapeau de paille Quand on demande à Monsieur Belle comment et où il va, invariablement il répond « vers l’été. » Pour mieux appuyer ses dires, il se coiffe d’un chapeau de paille. Il y emprisonnera dès juillet le soleil, (si l’occasion s’en présente,) et, affirme-t-il haut et fort, ne le libérera qu’en échange d’une forte rançon. |
des vieillards Malgré tout ce qu’on peut lire dans les manuels de savoir-vivre, Mademoiselle Grand défend le point de vue qu’il n’est pas toujours possible de respecter les vieillards. Bien sûr, c’est ce vers quoi il faudrait tendre, admet-elle volontiers. Et en particulier en avançant en âge. Car il est rare bien sûr qu’on reste complètement indifférent au sort de la vieillesse, ne fût-ce qu’à la sienne propre. Cependant elle ne saurait trop conseiller aux jeunes gens prometteurs de se tenir à l’écart de tous ceux qui arborent canne, lunettes à double foyer ou tempes blanches. Car ces gens-là, prévient Mademoiselle Grand, sont hautement contagieux et, si vous n’y prenez garde, par leur conversation, leurs manies et leurs peurs, auraient tôt fait, sans le moindre espoir de rémission, de vous faire vieillir avant l’heure. |
| de la magie Mlle Grand, en ce temps-là, ne possédait rien du tout pas même le poids de ses paupières ni l’éclat de ses souvenirs et c’est peut-être ça qui rendait si léger son regard Elle ne possédait rien pas un abécédaire pas même un livre de magie Et si quelqu’un parlait de purger une fontaine ou du temps ou d’une rumeur elle écoutait à peine puis se vidait du peu qu’on venait de verser en elle Quelques photos de grands-parents venus visiter son sommeil prenaient la poussière au soleil d’une cheminée désaffectée elle ne se souvenait pas d’eux. Ni propriété ni fortune ni famille, ni patrie non plus Les animaux parfois lui rendaient ses caresses et ça la rendait belle et payait le loyer. |
| des Trapulp Dans le Grand Atlas des Peuples, Mlle Grand lit que chez les Trapulp, la natalité a repris de plus belle depuis l’arrivée sur le marché de la mode des bébés jetables. La formule en est simple : quand le désir de maternité devient irrépressible chez une Trapulpe, c’est son mari qui se rend illico à la halle aux marmots et fait l’emplette d’un bébé. Car c’est entièrement l’affaire de l’homme de faire ce choix important : comment sinon revendiquerait-il sa paternité ? Si, endéans les deux ans, la progéniture devait ne pas tenir ses promesses, on la rapporte au fabricant, qui l’élève lui-même, la recycle ou s’en débarrasse dieu sait comment. C’est d’ailleurs son problème et pas celui du consommateur. La corvée de l’acte sexuel n’en est pas pour autant tout à fait supprimée dans la tribu, pas plus que la polygamie, car le mâle trapulp reste attaché à ses prérogatives ainsi qu’à ses traditions ancestrales. Ainsi les Trapulp font-ils souvent l’amour mais ne se perpétuent qu’environ une fois l’an, par adoption et jamais à date fixe. Quand les dents leur font mal, c’est le jour des bébés. |
| du sourire à l’enfant À qui sourions-nous, se demande Mademoiselle Grand, quand nous sourions à un petit enfant ? À nos propres enfants ? À notre propre enfance ? Aux années prépubères, aux années d’insouciance et de pur étonnement ? Lui sourions-nous vraiment avec sincérité ? Nous sourions-nous ? Peut-être sourit-on bien au-delà de lui, à un fantôme de soi-même dont ce petit enfant se serait fait, juste pour nous émouvoir, un masque saisissant de ressemblance… Quel enfant flotte alors à la surface de nos sourires ? |
| de la poésie « L’avenir appartient aux indécis » assène M. Belle, sentencieusement. « Et la poésie à tous ceux qui savent se taire et écouter pousser les poils dans leurs oreilles. », renchérit Mlle Grand, en son for intérieur. d’une promesse Avec l’amant de l’œil, Mademoiselle Grand peint des orages. Avec l’arpenteur de nuages, elle cherche son chemin sur la terre comme dans le ciel Ensemble, ils ont des yeux, dit-elle, plus grands que leurs voyages. Ces deux-là savent prendre le temps de tutoyer les anges Ils notent les nuages, en décrivent les formes mesurent leur vitesse les baguent quelquefois (si le vent le permet) Quand finit la saison, quand finit leur mission, Mademoiselle Grand ne laisse partir ses deux amis avec la promesse de se revoir quand nous serons très vieux et nos sens apaisés – autour d’une tasse de buée. |
| des poèmes d’amour Un jour je t’écrirai, murmure Mademoiselle Grand dans une oreille amie murmure Mademoiselle Grand avec ce fin sourire qui ne s’use jamais Un jour je t’écrirai des poèmes d’amour. Je t’écrirai, un jour quelques poèmes d’amour (puisque tu y tiens tant) Des poèmes d’amour si clairs et si profonds qu’on peut se voir dedans ou même s’y noyer Un jour je t’écrirai des poèmes d’amour liquides et limpides dans lesquels tu seras et que tu pourras lire que tu pourras relire à ton aise et comblé quand je n’y serai plus. |
| Si tu me disais viens [extraits]
Nous voici rendus à nos solitudes Nous voici rentrés du voyage bleu Voici qu’il repleut et le soir élude les jours et les jeux qu’on croyait perdus Nous avons trahi quelques habitudes Nous avons failli vouloir être heureux |
La vie au lendemain de ma vie avec toi ne sera pas moins douce ne sera pas moins belle juste peut-être un peu plus courte peut-être aussi moins gaie La vie au lendemain de ma vie avec toi ne sera pas ceci ne sera pas cela ne sera pas souci ne sera pas fracas ne sera pas couci ne sera pas couça ne sera pas ici ne sera pas là-bas Ma vie sera séquelle, sera ce qu’elle sera ou ne sera plus rien Certains jours, par défi, je ferai de petits voyages sur nos traces je ferai de petits voyages sur nos pas Et là je te ferai de petites fidélités tant pis si tu l’apprends si tu dois m’en vouloir si jamais tu m’en veux de te l’avoir appris entre ces lignes-ci J’irai revoir des lieux que nous aimions ensemble Je ne tournerai pas en rond Si ça ne tourne pas rond je prendrai nos photos dans la boite à chaussures sous le meuble en bois blanc et je regarderai encore par-dessus l’épaule du bonheur combien tu étais belle comment nous étions beaux J’achèterai un chat que j’appellerai Unchat en hommage à l’époque où j’en étais bien sûr incapable à tes yeux Le thé refroidira ; personne pour le boire L’été refleurira ; personne pour y croire Je ne vais rien changer à l’ordre de mes livres déplacer aucun meuble J’expédierai nos cartes qui disaient le destin mais jamais l’avenir à nos meilleurs amis J’allongerai les jours Je mettrai des tentures dans la chambre à coucher pour allonger un peu également le sommeil de mes nuits mes nuits au lendemain de mes nuits avec toi La vie au lendemain de ma vie avec toi je la veux simple et bonne je la veux douce et lisse comme le plat d’une main qui ne possède rien et ne désigne qu’elle. |
T’arrive-t-il de désirer la demoiselle de magasin ? d’imaginer furtivement son baiser doux comme le raisin et son plaisir ? Elle se prénommerait Harmonie le temps ne passerait pas sur elle ni sur sa bouche qui sourit ni sur ses yeux qui nient qu’elle rêva d’être la plus belle Elle verrait que tu la regardes prendrait ton désir pour le sien tournerait peut-être la tête T’arrive-t-il d’être amoureux d’un profil qui court à l’oubli à la vitesse d’un nuage dans le passage le plus bleu ? |
Tu te souviens d’avoir tenu un œil de verre toute une journée caché dans ta bouche Tu te rappelles avoir dansé aussi avec un poisson sur l’épaule à travers de longues nuits blanches A présent tu te sens chez toi dans tout espace dont tes yeux ont soif où grandit ton irrésistible besoin de tendresse ton besoin d’en donner de recevoir encore d’ici, d’ailleurs et sans mesure la promesse de moments de douceur Tout ce que tu possèdes tient dans cette main d’enfant serrée dans la tienne S’il pleut, elle voudra jouer à qui mouille-l’œil des gouttes, des larmes ou du rire Pour que tu joues aussi, il faudrait des nuages |
Elle lui parle dans son sommeil pour lui dire qu’elle l’aime. Elle visite ses songes pour voir si elle y est s’ils y sont tous les deux Elle ne dit pas les mots qu’il faut Elle ne les aura jamais dits Elle lui parle dans son sommeil Faute d’aimer encore et d’être désirée par l’homme de ses jours par l’homme de ses nuits elle se met à parler à l’homme de ses rêves Espère-t-elle ainsi éveiller en douceur un homme pour ses insomnies ? |
On me trouve adorable on trouve que je pique on me somme de jeter mon rasoir électrique et mes lames jetables On aime mes odeurs On parle quatre langues peut-être mieux encore quand nous nous embrassons On aime qui je suis tant que je suis aimable on ne demande rien tant que je donne tout On veut faire avec moi un bout de chemin oui mais on ne sait jusqu’où ni qui montre la voie On parle de me tatouer de me marquer au fer du souvenir heureux On fait collection de photos d’amants assassinés pour avoir trop aimé On me les place sous les yeux On me menace On parle de me séquestrer parmi ses jouets les plus chers et de me nourrir de caresses dans la chambre des jours qui passent On me trouve adorable On oublie que je pique |
Traverses-tu parfois en faisant ton jogging ou retour de l’usine l’île Monsin qui abrite le Port autonome de Liège où se plaisent la nuit, dit-on, tant d’invertis (où l’on tourne, où l’on passe, sur le même canal la même bande annonce annonce si tu bandes ou va te faire foutre) ? T’arrive-t-il de stationner un peu sur l’aire de repos surplombant les terrasses pour étancher ta soif ou reposer tes jambes satisfaire un besoin ou simplement pour voir comment Albert 1er – vu par Louis Dupont – adossé à quarante-deux mètres de phare prend son plaisir debout entre les cuisses de la Meuse ? |
| Le sens de la visite [extraits]
C’est chaque fois plus dur plus acéré plus noir ça court de jour en jour à rebours de l’espoir ça vous écrase un homme ça grince, ça patine ça racle, ça cramponne moi je reste à ma place je tiens bon, je m’agrippe je m’accroche, je grimace je plaide, je ploie, je pleure je tiens le coup, je mords sur ma chique je m’applique à voir plus loin plus clair à la vie à la mort je pourrais lâcher pied reprendre le collier mais je n’ai pas la force de faire demi-tour Tu veux qu’on échange, tu veux ? Tu veux ? Tu la veux ? Viens la prendre ma place au soleil comme tu dis Tu veux ma place ? Prends la toute mais balaye mes traces lâches et lasses parts d’ombre sur les vitres du jour. |
Il était blond mais italien Il portait une chemise vert-pomme Il portait beau Nous lui faisions bonne impression (il se targuait de bien connaître les hommes les femmes mieux encore (clin d’œil à mon endroit)) mais ne voulait pas se vanter de ses faveurs Il avait beaucoup voyagé et vers le Nord en français dans le texte – beaucoup roulé sa bosse en Allemagne, il avait appris l’Allemande en France, la Française, en Flandre la Flamande et puis à l’autre bout du monde un peu aussi Seul le pays des kangourous l’avait déçu Nulle part, il n’avait douté de son pays ni de l’aimer ni de le faire aimer à tous. Il posait les questions mais aussi les réponses Etions-nous à Rome pour la première fois ? Y avions-nous des amis ? Avons-nous observé comme le Capitole est mal famé la nuit ? Ai-je aussi remarqué comme les filles sont jolies les terrasses fleuries ? Il y avait ces jours-là des cas de varicelle, soyons prudents : ne serrons pas de mains et n’offrons pas nos lèvres Notre guide parlait plus vite que le vent et nous perdions la route et le sens de ses mots à l’assaut des églises et des temples antiques le bavard nous soûlait cependant que la Ville rayonnait alentour en se moquant sous cape de la situation. |
Tes amis prennent de tes nouvelles de ta santé, de tes poèmes tu leur en donnes d’imaginaires tu leur en donnes de tes doubles de tes louves et de tes loups fourbies dans les ténèbres épaisses de ta farouche solitude. Non, tu ne vas pas bien qu’on se le dise, mais tout bas : ta vie, à reculons, montre ses vrais visages : trahisons, rebuffades et dentelles souillées. |
Aujourd’hui j’ai sauvé la vie d’un escargot, sans raison, sans calcul, pour le simple plaisir de sauver une vie. Il n’était pas question de rivalité entre nous. Ce n’était pas lui ou moi : il était bel et bien le seul en danger. Lui, au milieu du trottoir, fragile et sur le point d’être écrasé sous la première semelle venue. Moi, au milieu de ma vie, fort, large et gorgé de tous les espoirs. Lui, tombé d’un arbre et venant tout juste de se chier dessus. J’ai pris l’escargot dans ma main. Je lui ai soufflé au visage des paroles d’encouragement, puis je l’ai posé doucement, lentement, jusqu’à ce qu’il y adhère parfaitement, sur la branche du sorbier qu’il venait de quitter. Aujourd’hui, j’ai pesé une vie d’escargot. |
Est-il une façon de sortir de ceci, d’ouvrir le feu sans se brûler la peau, sans manger sa parole ou se mordre la langue, de sortir de la nuit les pieds légers tout sourire en haussant bellement les épaules. (Vivre les nerfs à vif, cela ne nous vaut rien) Est-il une façon de sortir de ceci ? La connais-tu la manière élégante d’ouvrir le bal sans desservir la danse, de dire « tout est loin » et d’aller à la ligne de se tenir à bonne distance l’un de l’autre de dire « tout est loin » sans changer de trottoir et questionner encore comme chaque matin le regard du marchand d’automne « Quoi de neuf sur le front des rêves ? » |
Nous ne parlons jamais au passé nous passons Parfois nous nous taisons et pendant nos silences des souvenirs s’écrivent Je t’offre des fleurs sans épines du poisson sans arêtes des olives sans noyau. Tu caresses le général J’embrasse le particulier tu vis trop vite je parle trop fort nous nous aimons Nous ne parlons jamais de passion nous passons du temps dans les bras l’un de l’autre à ne rien faire que caresses et sourires et penser à des livres qu’on aimerait relire mais dont le titre est oublié Le catalogue automne-hiver obsolète au printemps prochain est posé là entre nous deux Il dit en petits caractères ce que nous ne savons pas encore qu’au magasin de vivre ensemble même s’il n’a jamais servi aucun article ne s’échange Nous ne parlions jamais du passé nous passions. |
Je suis fleur bleue en amitié. Ça va te paraître suspect à toi qui crains les sentiments les plans pas clairs ou les embrouilles Moi qui suis carré en amour comme une montre de plongée j’aime nos rendez-vous complices et nos sourires entendus nos confidences au masculin sur la portée de nos espoirs la mesure de nos ambitions l’envergure de nos projets et la taille de nos pénis (aucun danger je te le jure à toi qui hais les quiproquos tu n’as pas à serrer les fesses tu ne dois pas serrer les poings je n’ai pas ta photo sur moi et ton poil ne me trouble pas J’aime ta bouche pour ses mots j’aime tes yeux pour leur regard et j’aime les raisons qui nous mettent à bonne distance du chaos – J’aime savoir quand tu vas bien j’aime savoir quand tu es mal Par-dessus tout j’aime avec toi être fleur bleue en amitié |
| Un danseur évident [extraits]
un poco loco C’était une nuit de grand cynisme La lune pleurait des marées On avait mis des chiens à table Des colliers de larmes de loup Autour de la gorge des filles Chacun voulait battre son fou Mais les fous ne se montraient pas Et restaient assis en silence Dans les coulisses du paradoxe Les enfants parlaient de me pendre De me livrer aux fourmis rouges Puis de me faire brûler vif Et j’avançais à pas prudents Dans le sillage de leurs jeux En faisant flèche des serpents lovés autour des jours heureux. |
tears inside Il se peut qu’elle passe Comme à son habitude Vivement Les jambes nues L’œil noir comme je l’aime Et que ce coup de vent Balaye les paroles Que j’aurai préparées Et quelques certitudes Qu’elle ne s’étonne pas Qu’au lieu de vivre un peu Je regarde pleuvoir Autour de moi le monde Et ses baleines blanches Qu’au lieu de lui sourire Je regarde trembler Immobile et muet Mes doigts tenant la page D’où s’efface notre histoire. |
don’t explain (pour T.B) Tu t’étonnes de la femme à barbe Et tu t’indignes de la dette Tu t’émerveilles du poids des vagues Tu ris aux anges quand tu aimes à la fille qui te fait l’amour Tu titubes dans un champ de mots Miné bien avant ton passage Tu soupires en la compagnie De vieilles filles sans merci Qui te congratulent d’être jeune Et tu saignes de la bêtise Et tu te blesses avec l’idée Que tout a déjà été dit. |
so what D’autres posent là une couverture, un carton Une paillasse, un matelas, pas elle. Elle est assise par terre, à même le sol Qu’il soit de poussière ou de boue De huit heures à midi. Après quoi, Dieu seul Si elle croyait en lui Saurait ce qu’elle devient et où elle disparaît. Tout bonnement assise là elle ne demande rien. Elle ne tend pas la main. Elle ne fait pas état de besoins Ni étalage de pauvreté Elle ne montre ni ne démontre. Elle ne prétexte pas, elle n’invoque Ni bouches d’enfants, ni fins de mois difficiles, Ni gueules de chiens à nourrir. Elle se tait. Elle ne négocie rien ; elle n’en appelle pas aux passants Elle les apostrophe Sans sourciller, sans un sourire : “ Bonne chance ”. Les exhorte-t-elle ainsi pour que toute sa malchance Agisse comme un paratonnerre. Et cela s’achète-t-il ? Cela s’échange-t-il ? Cela passera-t-il Comme passe le reste. |
giant steps pour P.L. Vous êtes amateurs Vous êtes candidats Vous êtes animateurs Vous êtes animés des meilleurs sentiments Vous êtes généreux Vous êtes jeune ou vieux Nous sommes à genoux devant votre génie Vous êtes aux gourous et nous sommes aux anges Vous savez les dangers Vous ne vous gênez pas Vous n’êtes pas gêné Nous aimons la jeunesse Vous ne reculez pas devant aucun spectacle Vous ne reculez pas devant aucun obstacle Vous ne roucoulez pas Vous n’êtes pas pigeon Vous faites en six cents signes le tour de la question Vous êtes chaste et pur Vous baisez comme un dieu N’avez pas froid aux yeux Vous êtes chaud lapin Vous avez l’œil narquois Vous narguez la femelle Vous savez l’argument qui gagne ses faveurs Vous êtes un bel esprit Vous faites jolie figure Hantez un corps parfait Votre haleine impeccable parfume quatre langues Vous mangez tous les jours de ce pain-là c’est bon Vous ne vous mêlez pas Vous n’emmêlez personne Vous en menez plutôt large Vous êtes assureur Vous assurez Vous êtes rassurants Vous aimez le pouvoir Vous êtes amateurs Vous êtes éclairés. Nous sommes rassurés. |
‘round midnight Toutes les nuits, tu as de petites peurs Souples et malléables comme des bras d’enfant Autour de tes épaules nues Tu crains qu’il soit l’heure Des cambrioleurs roux Tu crains que les volets ne se relèvent pas Restent à jamais coincés Que la rouille, le brouillard, de mauvaises pensées Ou de mauvaises rencontres t’imposent leur loi Tu crains que ce soit lui Les bras mouillés de sang Qui vient chercher son dû Toutes les nuits, tu caches tes jouets Sous l’oreiller des fées Dans la botte du géant Toutes les nuits, tu serres tes angoisses Tu les tords, les étreins, Tu les trais ; il en sort Une transpiration qui te chasse du lit à la rencontre de bruits, de craquements et de voix Dont le jour se souvient, Et des rêves aussi. |
lush life C’en est fini des jeux de gamin, tu t’équipes D’un cellulaire aux aguets à ton flanc D’un costume trois pièces, de quatre cravates gaies Une pour chaque jour de la semaine Et sous cette livrée, on t’arme capitaine Adoubé par la main qui t’a tenu la tête Hors de l’eau quand l’humeur était à la noyade Loin du four quand le gaz entrait dans tes poumons Tu vas leur montrer qui est le maître du monde Bleu électrique où tes cavaliers se déplacent Dédaigneux des ténèbres et de la pesanteur Et tu vas leur apprendre à ces bourreaux fantômes Qui détient qui décide et qui dicte sa loi Aux marchés Aux marcheurs Aux marches du palais à la belle princesse Qui snobait tes caresses Tu t’équipes, tu t’armes D’un bonheur sur mesure et d’un destin portable |
| J’arrive à la mer [extraits]
Ils savent le jour Ils savent le chemin Ils savent comment conduire une vie Leurs chaussures sont d’usine leurs aventures aussi Ils avalent le brouillard du matin Ils savent dans quel sens ils savent de quel droit Tout est clair et pour l’heure ils sourient Ils ne reculent pas ils ne raccrochent pas S’ils foncent à corps perdu, s’en donnent à cœur joie c’est en plaçant leurs pas dans l’empreinte d’hier Ils savent de mémoire l’horaire des retours. |
Dans ma chienne de vie Il n’y a pas cent choses que j’aime avec fracas : mes livres sont muets qui parlaient du bonheur Il y a bien le rire d’un enfant sous la pluie La course d’une étoile ou le flanc d’une vague Il y a mes plaisirs domestiques, leurs revers (puis toi mais tu t’en vas toujours) Il y a le bien-être qui ne dit pas son nom Et qui s’en va aussi pour d’autres, comme toi Comme le jour avec la nuit et ses couleurs Ce soir nous sommes deux parmi vingt : tu souris Tourné vers les poètes j’applaudis ton profil Et les voix et les mots et ta beauté qui filent. |
Ne touchez pas les fils même tombés sur le sol de la littérature de gare, direz-vous Cannes à pêche, promesses, drapeaux et inquiétudes gardez ces grands objets à distance des rails Le soupçon m’électrise et dans mes solitudes je m’ébroue de chagrins gros comme un jour heureux je craignais et je crains la vie plus que la mort et ne ramasse jamais le feu avec mes mains en cherchant le sommeil je troue de rêves creux l’oiseau qui croyait faire le printemps sur ces fils. |
Ne roue jamais de coups un ami de fortune ne l’admoneste qu’avec de riches réserves de miel Il te les rendrait au centuple, ces coups avec les joies et les tourments d’un corps qu’à l’insu du temps il prolonge Ne foule pas aux pieds un ami de passage mais veille que ton visage survive en lui jeune et lisse comme une poire et qu’un rire de fontaine s’échappe encore de lui lorsqu’il sera stérile, avare, accablé d’années et de maux, et qu’il se souviendra intarissablement d’avoir bu avec toi. |
Je préfère une cause légère Je préfère un train de fleurs fanées Les veines de ma mère ont les mêmes traverses Je suis né dans l’Impasse des possibles Je préfère une cause légère des amours de passage un bonheur éphémère un coucher de soleil un amitié en août La gravité du monde, je la dédie à d’autres Je préfère égarer la tangente et recouvrir mes traces par mes pas Les loups, s’ils ont mangé nos pères, nous ont au moins laissé leurs rêves à ronger. |
Et j’aime ton rire aux fossettes et j’aime ta courte mémoire et j’aime pourquoi tu te fâches et j’aime comme il faut t’aimer – et j’aime quand il faut rester parce qu’il est tard que tu doutes et j’aime comment tu hésites à dire que tu t’éloignes à dire que tu nous lâches et j’aime tes désistements tes coups de cœur tes coups de bluff et tes retards en amitié et tes mensonges par omission et j’aime regarder passer au printemps les filles avec toi et quand tu donnes d’un sourire le signal de se retourner |
De quatorze heures à la tombée du jour Marco, tu viens ici t’asseoir sur ces pelouses et voir s’y prélasser des garçons amoureux et des filles dénudées puis tu rentres chez toi parce que les policiers quand vient la nuit opèrent des contrôles (tu ne supportes plus leurs yeux sur ton regard) Tu as trente ans, tu t’habilles de jaune pour paraître plus jeune et pour être mieux vu également de ceux qui cherchent le soleil en des endroits secrets où l’herbe piétinée est moins verte qu’ailleurs – et qui se laissent toucher les poings serrés. |
| Retours [extraits]
Tout commence ici par des bruits d’enfance remontant l’escalier pendant notre sommeil Ils reviennent au soir les poings bleuis à force d’avoir frappé la neige entre les yeux les chemins de l’école sont les plus beaux retours |
Un théâtre chinois que la nuit met en place les ombres de chevet s’affrontent sur le mur La main le loup deux doigts les fées l’index du chasseur tient en joue les menaces de la forêt Une voix parfume l’orée des chambres Maman nous met au lit Papa couche le soleil |
On ne perd rien Pas une miette Le souvenir haché menu dans les griffes du Chat Botté nourrit plusieurs tables d’années A force de persévérance si le bûcheron parvient enfin par la faim par le feu pour du pain ou par jeu à perdre sept fois l’enfance l’ogre aura quitté son château et rétamé les bottes fées |
Petit au jour le jour vivant dans l’entrevu dans l’éclair du passage d’un oiseau sur le ciel On marque de ses ongles les cuisses des géants espaliers du bonheur vers lequel tout grandit On arrose de larmes le haricot magique |
C’est à la promenade qu’on rencontre le vent les chênes les chevaux le cèpe et l’arc-en-ciel On flâne à la file indienne sur le sentier de la guerre Désinvoltes quelques oncles lancent des signaux de fumée Les mamans vont devant dans leur robe de bal |
Tout s’achève par des jeux les peluches ventriloques mélangent dans leur haleine la vanille du sommeil Il chuchote par les fenêtres qu’il ouvre la nuit » Ne dors pas ! « il se voile, tournoie, vole léger comme la boutique aux rêves Le jour se noie dans l’œil du marchand de sable |
Le prince s’appelle Aujourd’hui il solde ses armées de plomb La princesse prendra le train Rendez-vous ensemble à Paris On disait que tu étais Belle Cache-cache parmi les pages aux quatre choix aux quatre coins du domaine les mots se sont tus Potons pour savoir qui de nous – un deux trois – ne grandira pas |
| Une quarantaine [extraits]
Non pas en vie mais dans la vie attentif surtout à me perdre aux cinq horizons du présent J’écris pour tenir entrouverte la porte du poème entrevu Je vis un peu moins bien. Je pleure des plaisirs habillés de sens Le nez au vent, je tourne bride Que vaut ce néant qui frémit ? Vide à demi, moitié vivant, un peu plus homme que poète si près du bord je fais la bête Qui reste-t-il si je perds pied ? |
Passé l’âge d’ouvrir le ventre des abeilles qu’ai-je offert à mes mains sinon les étreintes faciles d’un plaisir divisible par les fractions blanches de la page ? |
Je me raconte ici mais encore à voix basses couvertes comme par un vacarme tacite Même si mes mensonges se mutinent parfois, leurs récits sentent l’air du large Unique maître à bord car j’ai fait prisonniers les négriers de la mémoire voleurs des lunes de mon enfance On croit que je prie : je blasphème À voix basses je maudis toutes les mères les promises les saintes les putains aventurières de l’odyssée, clandestines du vaisseau destin, filles aux milles bouches dont une seule me parla jamais. |
Parce que le jour me devance qu’enfin tout aura été dit je lèche sur mes doigts d’enfance rires bobos et noirs sureaux confitures de paradis |
Qui que tu sois Fille ou Garçon Passant Ami Voleur d’icônes je veux t’offrir cette chanson à jouer sur la corde raide de la guitare que tu sais Prends l’air et jette les paroles si elles te mentent Surtout j’aime tes lèvres autour de la musique Il y a longtemps que je danse charme repu d’amours arides funambule à la corde raide entre les mots de ces couplets dans la parade que tu sais |
Puis vient l’été le beau visage bleu je vais placer une chaise de feuilles devant ma porte verte et me livrer en toute impudeur en pâture aux paysages |
Ici du moins les choses vont de soi La belle demoiselle a les plus beaux atours Les rames de haricots débouchent sur le ciel Les géants et les chats vont bottés des légendes qui arpentent mes nuits Les borgnes – des méchants – dévorent les gentils, par contrariété La profondeur des douves comme des oubliettes fait craindre le seigneur d’un lieu si fantastique C’est ma contrée : entrez compagnons d’épopée La féerie va de soi : je vous adouberai d’un feu de coquelicots |
| J’arme l’oeil [extraits]
On marche On vole parfois des mots au paysage On tournoie dans le vent On prononce pierre et on la lance On épelle fleur et on la cueille. On murmure source pour boire. On pense que c’est là la vraie vie. dans laquelle tout se réinvente Et peut-être n’est-ce même pas une pensée solide mais la voix énervée d’un rêve qui revient. |
Reprendre tes images les déplacer un peu les mélanger aussi caresser de mes mots la peau des paysages Lire sur la frontière les couleurs que tu couches le lit d’une rivière la lumière d’un ciel le baiser d’une bouche Voir l’ombre de la flamme dans tes feux d’artifice dire l’arbre hippocampe qui nage dans tes encres écrire l’impossible palimpseste de l’œil. |
L’hiver ne me vaut rien. Je palpe des fantômes. Je baisse les volets pour ne pas voir qu’il neige mais la neige me voit et me perçoit peut-être comme un frère éphémère froid, lâche et mou qui tombe aussi bas que possible d’un ciel qui l’a trahi. Il faudrait qu’on se parle que j’ouvre ma fenêtre et boive son baiser. |
Ephémère joggeur dénudé dans les dunes tu surgis on dirait que tu sors du soleil que tu t’ouvres une route sur Terre parmi nous tu t’arrêtes tu baignes dans ta transpiration et tu ne nous vois pas puis tu reprends ta course auréolé des feux de ta courte beauté la lumière t’avale et recrache ton ombre un point qui clôt la plage l’horizon te va bien. |
Les années n’y font rien Nous sommes les enfants de nos paysages de leurs heures d’ennui fertile Nous tournons lentement les pages d’un livre qui salit les doigts et rembobine les décors jamais les gestes ni les choix Nous avançons avec des moues de ciels de pluie et d’hivers pâles dans notre lecture assommante du livre qui mange nos jours. |
Il aura appris seul sans livres ni école à converser avec le monde Maintenant qu’il vole avec les ailes fragiles de ses propres certitudes la pudeur n’est plus sa compagne la nudité lui convient et la peau de son coeur respire. |
C’est un fil invisible qui me relie à toi Quand je tombe je t’entraîne Quand je tourne en rond nous nous emmêlons Et quand ma langue se délie il se dénoue et tu t’en vas. |